
La vie et l’œuvre critique d’Erich Auerbach ont été marquées en profondeur par les signes du XXe siècle. Auerbach lui-même ne l’ignorait pas, lui qui a fait de l’historicisme un programme, comme en témoignent les mots qui accompagnent son ouvrage le plus grand : « Mimésis est de manière résolument consciente un livre écrit par un certain être humain, dans une certaine situation, au début des années 1940. »
Né en 1892 à Berlin dans une famille d’origine juive, Auerbach a étudié et travaillé dans cette même ville, puis à Marbourg, où il a succédé à Leo Spitzer et est devenu professeur de philologie romane. En 1935, le régime nazi l’a contraint à quitter l’enseignement et à se réfugier à Istanbul. C’est là qu’il a travaillé jusqu’en 1947 et qu’il a écrit, isolé et sans bibliothèque spécialisée, ce qui est peut-être l’ouvrage de critique littéraire le plus important du XXe siècle : Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme tant d’autres intellectuels juifs allemands, il a émigré aux États-Unis pour enseigner à l’université de Pennsylvanie, à Princeton et puis à Yale, où il compta Fredric Jameson parmi ses étudiants. Il est resté aux États-Unis jusqu’à sa mort en 1957, refusant de retourner dans une Allemagne divisée et refusant d’enseigner à l’université de Berlin-Est — ce qui aurait été en contradiction avec ses convictions politiques ouvertement libérales. Ce bref aperçu nous explique donc que la biographie d’Auerbach a été marquée par les violences raciales du régime nazi, tout comme sa géographie a retracé les dynamiques et les équilibres établis par les événements de l’« Âge des extrêmes ». À l’instar d’autres penseurs du XXe siècle, Auerbach a lui aussi été contraint de vivre « out of place », comme le dirait Edward Said, son grand interprète et auteur de la préface de l’édition américaine de Mimésis. Said fait partie de ceux qui ont saisi les enjeux politiques d’un essai dont les arguments ne se limitent pas au domaine littéraire. Car Mimésis, en présentant une fresque de longue durée de la littérature occidentale, est une tentative d’interprétation d’une civilisation littéraire dans son intégrité — une tentative paradoxalement présentée à un moment charnière, alors que cette civilisation elle-même était au bord de transformations radicales (la désagrégation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, le lent processus de décolonisation, le morcellement de la culture). Cela dit, si l’on veut réfléchir sur la vision du réalisme chez Auerbach, on doit naviguer entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’élément textuel et l’élément structurel, et l’on est obligé d’envisager la vision d’un critique qui a étayé son essai non seulement de jugements, mais aussi d’une philosophie de l’histoire.
Procédons par étapes et partons du principe que Mimésis repose sur la recherche de l’interprétation de la réalité à travers la représentation littéraire [« die Interpretation des Wirklichen durch literarische Darstellung oder ‘‘Nachahmung’’»]. L’intention d’Auerbach n’était pas de s’interroger sur la simple reproduction d’un objet, mais plutôt de réfléchir sur l’imitation de l’expérience humaine dans un contexte historique donné, qu’il s’agisse de l’arrière-plan des Évangiles ou de Vers le phare. L’amplitude et la liberté de Mimésis — essai organisé autour de certaines « idées directrices » et qui ne prétend pas imposer de définitions rigides – rendent par conséquent difficile de définir ce qu’est le réalisme auerbachien. Il a utilisé ce terme selon des acceptions différentes, en l’associant à de nombreux qualificatifs (réalisme créaturel, figuratif, atmosphérique, etc.). Le critique italien Francesco Orlando a répertorié vingt-et-un sens du mot « réalisme » dans Mimésis, mais cette ampleur n’est pas un synonyme d’imprécision. Au contraire, en liant la philologie à la tradition de la Geistesgeschichte, Auerbach a toujours uni la flexibilité de son argumentation à son historicisme, ainsi le réalisme n’a pas été entendu dans un sens abstrait mais plutôt comme un phénomène ayant des déterminations, des contextes et des auteurs variés (« une histoire complète et systématique du réalisme n’aurait pas seulement été impossible, elle n’aurait pas servi à mon propos »). Toutefois, malgré cette grande variété, il est certain qu’en Mimésis Auerbach met clairement en évidence des moments décisifs, c’est-à-dire des tournants historiques qui ont changé les équilibres de la représentation littéraire. L’un d’entre eux est la rupture définitive du régime stylistique de la Stiltrennung (séparation des styles) réalisée au XIXe siècle : l’entrée dans la littérature moderne a fait tomber le principe d’adéquation entre sujet représenté et style adopté qui était en vigueur depuis l’Antiquité (principe qui avait déjà été brisé d’une autre manière dans la Divine comédie et, avant cela, dans le Nouveau Testament). Pour Auerbach, au XIXe siècle, on atteint un mélange des styles qui marque une « émancipation radicale » : tout ce qui, avant ce moment, était considéré comme bas, inférieur et indigne d’une représentation sérieuse (le corporel, le populaire, la vie d’un esclave ou d’une prostituée) sort définitivement de son traitement comique et est élevé à une dignité représentative inédite. Désormais chaque sujet « peut être représenté comme une réalité sérieuse, problématique et tragique ». Voilà pourquoi Auerbach assigne un rôle déterminant au réalisme du XIXe siècle. Cette réflexion trouve des anticipations dans certains études des années Trente (Romantik und Realismus, 1933 ; Über die ernste Nachahmug des Alltäglichen, 1937) et rencontre une vérification finale dans les deux chapitres de Mimésis dédiés au roman française (À l’hôtel de la Mole et Germinie Lacerteux). Mais ce moment spécifique de l’histoire littéraire occidentale ne doit pas être encadré d’une manière téléologique : plus simplement, les textes de Stendhal, Balzac, Flaubert et de Zola ont un poids décisif parce qu’ils font du mélange des styles une condition nécessaire (bien que non suffisante) d’un « nouveau » type de réalisme. Ce réalisme-là (tantôt qualifié d’atmosphérique, tantôt d’historique, tantôt d’existentiel) contribue à doter chaque élément de sa propre historicité (l’ennui post-napoléonien de Julien Sorel, nous explique Auerbach, n’est pas l’ennui habituel) tout en refusant que seuls les grands événements et les héros puissent être traités d’une manière « sérieuse » (Emma Bovary ou Gervaise Macquart ne valent désormais pas moins que Hécube ou Clytemnestre). Il s’agit d’une nouveauté absolue et irréversible, dont la portée ne se limite pas au domaine esthétique. En tant qu’historiciste, Auerbach a saisi l’enjeu politique de ce tournant : le fait que chaque personnage — qu’il soit paysan ou prince — puisse être traité de manière « sérieuse » est le signe et le symptôme d’un processus de démocratisation achevé, d’une sortie, au moins apparente, de l’état de minorité. Le roman réaliste du XIXe siècle place au centre de son projet un individu quelconque qui agit en étant soumis à des forces historiques qui le dépassent, transposant ainsi dans le domaine littéraire la dialectique entre le particulier et l’universel typique du genre romanesque.
Auerbach interprète ce processus en s’inspirant de la méthode de Vico, unissant certum et verum, c’est-à-dire la certitude du fait superficiel et la vérité plus large qui s’y rattache. Par cette volonté de vérité et d’unité, Auerbach se distancie de nous qui, écrasés par le « spécialisme » et la division du travail, avons tendance à refuser le grand geste synthétique et le pari interprétatif de longue durée. De même, Auerbach peut nous paraître distant en raison de la confiance qu’il accorde à la mission émancipatrice de l’humanisme, une démarche que la critique contemporaine rejette ou considère souvent comme rhétorique ou faussée d’emblée. D’une manière inactuelle, les dernières pages de Mimésis et sa « Postface » témoignent d’une foi inébranlable dans l’unité de la culture occidentale et dans la valeur motrice du « réalisme ». Un réalisme qui accorde de l’importance à un fragment quelconque du quotidien et donc capable de conduire à une « représentation sans préjugé, précise, intérieure et extérieure au moment quelconque, tel que le vivent une multitude d’individus ».
Une fois la guerre terminée, Auerbach a cru en l’avènement possible d’« une vie commune sur la terre » et en une unité garantie par une Kultur supranationale. Mais les événements du XXe siècle ont fait échouer son projet humaniste et humanitaire, tout comme son idée de Weltliteratur n’a pas résisté à un monde culturellement moins unifié que jamais. Déjà, le geste de parler aujourd’hui de « représentation de la réalité dans la culture occidentale », comme le suggérait ambitieusement son sous-titre, ou de proposer une contribution à la préservation de « l’amour de notre histoire occidentale », semble être un acte d’une autre époque. Et pourtant, Mimésis continue de proposer des idées et concepts essentiels. Au-delà des concepts de « figure » et de « créaturalité », entre autres, sa réflexion sur le réalisme, dans ses acceptions multiples, a une valeur essentielle pour réfléchir sur la littérature d’une manière non seulement artistique, mais aussi socio-historique. Le réalisme chez Auerbach — avec toutes les ambiguïtés évoquées et l’« élasticité » de ses formulations — est, au-delà de sa valeur littéraire, un véhicule d’égalité et de dignité ; il est une promesse et une anticipation, comme Auerbach l’espérait, d’une « vie commune sur la terre ». De ce point de vue, un rejet du réalisme, ou une retombée dans la théorie des niveaux stylistiques, ne signifierait rien d’autre qu’un recul, un refus de la compréhension historique de nos vies et, au fond, un éloignement de tout ce qui est en premier lieu humain.
Sources
• Erich Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduction de Cornélius Heim, Gallimard, 1977 ; Figura : la loi juive et la promesse chrétienne, traduction de Diane Meur, Macula, 2017 ; Mimesis. The Representation of Reality in Western Literature, introduit par Edward Said, Princeton University Press, 2003 ;
• Riccardo Castellana (sous la direction de), La rappresentazione della realtà: studi su Erich Auerbach, Artemide, 2009 ;
• Vittorio Klostermann, Introduction aux études de philologie romane, Vittorio Klostermann, 1949 ;
• Guido Mazzoni, Auerbach : une philosophie de l’histoire, in Paolo Tortonese (sous la direction de), Erich Auerbach : la littérature en perspective, Presses Sorbonne Nouvelle, 2009 ;
• Edward Said, The World, the Text, and the Critic, Harvard University Press, 1983 ;
• Paolo Tortonese (sous la direction de), Erich Auerbach : la littérature en perspective, Presses Sorbonne Nouvelle, 2009.