Quelques notes sur La Grande méthode de Louisa Yousfi

par Pierre-Aurélien Delabre

le 9 juin 2026

Quelques notes sur La Grande méthode de Louisa Yousfi, paru récemment aux éditions La Fabrique.

Walter Benjamin, dans « L’Auteur comme traducteur » (1934), affirme qu’une forme littéraire juste est nécessairement liée à une tendance politique juste, que c’est même la justesse d’une forme littéraire qui se pose comme la garantie d’une tendance politique juste.

Osons dire qu’en tant que littérature adossée à un mouvement politique aussi exigeant, l’ouvrage de Yousfi était attendu au tournant.

Il n’y a évidemment rien dans La Grande méthode d’une mise en littérature d’un ensemble de propositions politiques établies. Mais une voie par laquelle un programme trouve sa forme littéraire ; une forme littéraire qui, en retour, offre à un programme sa densité, son ampleur, mais aussi (assumons, pudiquement) sa profondeur.

Si l’ouvrage est porteur d’une méthode à l’adresse de détenteurs d’une expérience spécifique, cette méthode semble conjointement s’élaborer au cours de l’écriture et pourrait sans doute se présenter comme suit : que faire d’un héritage abîmé sans l’abîmer encore davantage, en en faisant étalage, en se pliant aux exigences normatives que l’industrie du livre impose à une autrice « issue de l’émigration postcoloniale » ? Yousfi y répond (et je crois que cela excède la question, qu’il s’agit même d’une tentative de définir ou de circonscrire l’écriture) en évoquant ce point d’opacité au centre de toute littérature véritable :

Et s’il me faut, plus tard, écrire, raconter, alors je garderai, au centre du texte, un trou. Je tournerai autour de lui, en construisant des phrases comme des cloisons. Je baliserai la zone. Je tiendrai la ligne. Je serai la sentinelle. Je n’écrirai pas pour transmettre. Je n’écrirai pas pour partager. Je n’écrirai pas pour réparer. Je n’écrirai même pas pour comprendre. J’écrirai pour barrer l’accès aux démons, des plus vulgaires aux plus sophistiqués, et pour tenir en joue quiconque s’approcherait de trop près.

Plutôt que de chercher à percer le cœur et les rouages de cet ouvrage, je souhaite ici prendre acte de cette opacité et m’adresser à celles et ceux qui ne sont pas héritiers de l’émigration coloniale : nous, les Blancs, dont la mémoire n’est pas seulement dégradée, mais si souvent béante, que faire de cette Grande méthode ?

Surtout pas un geste de réparation morale ou de déconstruction épistémique. Non, c’est autre chose, je crois, qu’il nous faut chercher, et à rebours de tout ça. Il nous faut tenter de renouer avec l’universel. Mais pas n’importe comment. D’une façon concrète, communiste, en un sens renouvellé. C’est précisément le caractère concret de cet universel que nous avons piétiné en le plaçant de façon obscène sous l’étendard des crimes de l’Occident (d’hier et d’aujourd’hui) et auquel nous avons offert une peau neuve sous le vernis de l’antiracisme moral.

Renouer avec l’universel implique à mes yeux deux principes méthodologiques : le premier consiste à accueillir cette part d’opacité dont la littérature de Yousfi se revendique, et cela sans chercher à en épuiser les significations. Ce premier principe, Benjamin en pose les fondement via sa conception originale de la traduction1.

Traduire, selon Benjamin, ce n’est pas rendre la lecture d’une œuvre étrangère plus accessible, mais creuser ce qu’il y a d’intraduisible entre les langues. D’une langue à l’autre, il faut que quelque chose ne passe pas. En d’autres termes, l’effort excessif de littéralité permet de préserver la lettre du spécifique contre l’esprit de l’universel et de sauver ainsi ce qu’il y a d’inassimilable dans la langue de l’autre. Non seulement la reconnaissance de cet inassimilable permet d’enrichir les potentialités syntaxiques de sa propre langue, mais elle interdit toute annihilation du langage de l’autre dans un système déjà constitué de signes.

On me rétorquera que Yousfi écrit en français, que sa littérature circule au sein de l’industrie culturelle francophone. C’est vrai, mais cette littérature, cette industrie sont saturées de normes portant la marque du régime libéral de l’individu et de son hypervisibilité. Cette part d’opacité est donc une façon de traverser un terrain miné. Il s’agit d’un acte d’allégeance, d’une fidélité et d’une ruse.

Par ailleurs, évoquer la traduction, telle que Benjamin la concevait, c’est affirmer la puissance politique de celle-ci. Plus encore, c’est affirmer qu’il n’y a pas de politique réellement révolutionnaire sans traduction. L’enjeu d’une telle conception excède en effet assez largement le domaine linguistique : il s’agit de produire un effort de traduction des formes de résistance et de radicalité qui semblent échapper à nos coordonnées platement progressistes, un effort de traduction nécessairement insuffisant, mais dont l’insuffisance même fonde le motif de nos alliances à venir. Et pour cause : « … il n’y a pas de réponse éthique à la revendication qu’un autre fait peser sur nous s’il n’y a pas de traduction ; sinon, nous ne serions éthiquement liés qu’à ceux qui parlent déjà comme nous le faisons, dans un langage que nous connaissons déjà2. »

Second principe méthologique : l’universel ne peut consister en un évidement du sujet qui s’en réclame. Le miroir tendu par La Grande méthode à son lecteur blanc lui impose le devoir de creuser au sein de sa propre mémoire, non pour en manipuler des lambeaux, mais pour en extraire quelque chose de neuf, d’actualisable. Non pour préserver ses droits acquis sur le dos des peuples opprimés par la modernité occidentale, mais pour identifier ce qui au sein de cette modernité occidentale peut être mis au service de la sauvegarde du spécifique dans le cadre d’un engagement communiste — réellement communiste, c’est-à-dire portant sur la défense et la libération de l’existant dans toute son ampleur.

Un universel concret, c’est un universel qui ne privatise rien de sa grandeur d’âme, mais qui, du point de vue de l’héritage qui est le mien, est la condition des révolutions à venir, le germe utopique que nous lèguent les révolutions passées. Celui-ci ne doit pas viser une table rase ou un homme nouveau, mais se composer d’une dialectique exigeante qui aurait pour dessein de placer la tradition au cœur de notre projet politique. Non comme une relique, mais comme un ferment : celui d’un présent redimensionné à la mesure de notre amour (et donc de nos luttes).

  1. Cf. Walter Benjamin, « La Tâche du traducteur » (1923), traduction de Maurice de Gandillac revue par Rainer Rochlitz, in Œuvres, I, Gallimard, Folio, p. 244-262. ↩︎
  2. Judith Butler, Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme, traduction de Gildas Le Dem, Fayard, 2013, p. 32. ↩︎
Catégorie(s) : Critique