nous avons grandi (3)

par Carmen Díez Salvatierra

le 10 juin 2026

Troisième volet de nous avons grandi par Carmen Díez Salvatierra.

Mais ce soudain ancrage dans le présent n’est-il pas, en même temps, une manière de nous déshistoriciser, d’écarter toute mémoire et, par conséquent, toute forme possible de lutte ?
— Laura González Martínez

nous avons renoncé à la famille nucléaire et avons été suivies par les traumatismes de sa toxicité inhérente. il n’y a pas qu’une seule victime et cette victime participe aussi d’un système de domination qui met en danger les plus vulnérables. comprendre alors que l’une des définitions possibles de l’amour c’est de ne pas mettre en danger autrui. valoriser la protection. il n’y a pas de résistance sans protection, tout comme il n’y a pas de protection sans résistance.

je parle de ma mère. de la force brute. de la blessure de la transition. des tiroirs et de leurs poignées rondes, nacrées. je parle du toucher du vieux bois, des lampes décorées, du confort petit-bourgeois de la famille nucléaire. stables et recensés, passeport bordeaux, plus ou moins fidèles au royaume. l’histoire avec un grand h mijotant dans la marmite de la cuisine. la menthe et la fraîcheur de l’après-midi qui s’étire, vers neuf heures. maman sur le balcon, se lavant dans une bassine, entourée de géraniums. la bigoterie sociale-démocrate de chirbes. le désenchantement de l’ange de benjamin. ou peut-être le nôtre.

certes, nous sommes intégrables. certains des petits blancs descendants d’espagnol.e.s exil.é.e.s votent rn avec une facilité qui ne devrait pas me surprendre. tout est enveloppé dans une couche d’abandon choisi. de non-transmission. de renoncement à être porte et pont pour soi-même et pour les autres. un oubli qui sauve d’un fil coupé par l’histoire. sauver les nôtres de la douleur de l’intégration. apprendre la discipline du silence et taire la fierté. peut-être une légère odeur à puchero les dimanches, pour se ressaisir.

nous avons grandi à coups de réalité extérieur imposée, malveillance et dix-mille situations quotidiennes à gérer. peut-être que c’est ça le problème ; nous gérons faute de pouvoir tout cramer. gérer sa vie comme on gère une start-up, voilà la violence que nous nous imposons en croyant nous libérer des diktats sociaux. une tendresse revendiquée mais parfois difficile à retrouver dans cette masse d’individus convertis à la religion du capital.

je pense aux contacts perdus, aux odeurs introuvables et aux amies éparpillées ; la journée ne compte que vingt-quatre heures et le temps est incompréhensible dans cette ville où tout se dilue ou se noie, ou les deux à la fois. j’ai envie de sauter et de crier. de gravir le sommet d’une montagne sans vouloir faire d’éco-poésie.

des corps exhumés près de quatre-vingt-dix ans après
extirpation de la violence sociale
mémoires interrompues par de faux consensus transitionnels m’anéantissent
comme une balle de ping-pong traversant
des oublis
des injustices irréparables
des mers de chair

et des rejets viscéraux d’une altérité qui pourtant nous définit jusque dans l’assiette que nous mangeons chaque jour

ce qui nous définit c’est le renoncement, le refus de souiller de sang celleux qui viendront après nous, de transmettre des fautes héritées, des blessures généalogiques encore ouvertes. je suppose que cette négation de la vie nous jette dans le vide ou nous place face au miroir d’une existence nue, où parfois il y a peu,

il y a rien.

Catégorie(s) : Création