
Hommage à Beckett, à l’heure où toute parole mythique semble vidée de sens. Chant de navigation qui est un non chant, interrogeant précisément, au regard de la modernité, la façon dont l’être-personne peut s’incarner dans l’exercice d’une voix, constituer comme errance à travers le langage.
Récit qui est un non-récit, à savoir qui s’inscrit dans l’impossibilité même de produire une diégèse. Revenant à une langue aphasique, hantée par le silence. Par la cyclicité d’un silence. En écho à cette propension de la langue à incarner une vacuité. À revenir à un point de neutralité, où le langage œuvre finalement seul. Chercher le fragmentaire, l’inachevé, qui tente lui-même, à sa manière, d’atteindre un état proche de cette langue vide, ou vidée à la Beckett, aux limites de l’expérience.
Qu’est-ce qu’une ruine pour un navigateur égaré dans paysages indéchiffrables ? Au-delà de l’expérience de la perte de repères – plus de dissociation entre intériorité et extériorité — il apparaît dans l’usage de la langue que la figure contemporaine de ce que serait aujourd’hui une ruine est un corps en ruine et une langue en ruine. Le paradigme de cette ruine est le corps propre, la langue comme espace de colonisation de l’écrivant.
Faire de la langue, donc, l’espace d’un combat, à savoir : celui d’une d’opposition au récit des vainqueurs. Une thèse sous-jacente pourrait être formulée ainsi : si c’est la victoire même — c’est à dire le rapport de force du vainqueur sur le vaincu — qui constitue la condition de possibilité de tout récit, que reste-t-il alors à un chant qui se refuserait de se faire le relais de ce rapport de force ? Quel est le reste qui échoit au contre-chant ou à la contre-langue ? Le rien. L’espace du murmure. Du balbutiement. Ce qui fait un bruit d’ailes. De feuilles. De sable. De feuilles.
Si venait
si venait un homme
si venait un homme au monde, aujourd’hui, avec
la barbe de lumière des patriarches : il devrait.
s’il parlait de ce temps
il devrait
seulement balbutier et balbutier,
toujours-, toujours-,
ainsiainsi1.
Paysages modernes. Qu’est-ce que la guerre ? Qu’est-ce qu’un camp ? demanderait le dernier patriarche dans sa barbe. Et il clignerait de l’œil. Agamben écrivait, il y a près de trente ans, que le paradigme de la modernité est le camp de concentration. Que reste-t-il de ce paradigme ? Qu’on pense ne serait-ce qu’un instant aux rives de la Méditerranée. Ce questionnement ne peut guère plus que renvoyer au corps déchu comme espace qu’habite le langage.
Matériau textuel ancré donc dans la recherche impossible d’un principe de renouvellement ou de contraste, opérant, donc, comme une mécanique. À vide. Et livrant en même temps toujours la clé de son ouverture — au sens où le texte est un tissu toujours inachevé, toujours remis sur le métier, ancré dans l’inachèvement même où nous place l’usage de la langue. Va pour éclairer, ne serait-ce qu’un tant soit peu, ne serait-ce que d’une lueur vacillante — mineure — ces temps troubles.
Géographie de cet enfer. Il ne faut pas descendre il faut c’est bien là ce qui nous agite traverser. Corps engagé dans le reflux. Lèvres scellées sur pièce d’or que mordent les dents calcinées. Traverser terres étrangères et vastes sans récit. Terres lointaines et vastes et large sombre mer. Élément solide selon et meuble sans récit. Eau remontant corps pris dans ce reflux tête émergeant langue rongeant le crâne. Lèvres scellées sur pièce d’or que mordent ces dents calcinées. Fragments de langues de charniers et sombre et vaste mer. Mer immortelle langue absente est-ce enfer où nous sommes.
Sans trêve sans repos payé l’écot il ne faut pas descendre il faut c’est ce qui nous agite traverser. Sans vision traverser prendre l’esquif et tous à la manœuvre allez larguer les câbles. Sans langue repos aller tête en avant crâne rongé jambes à l’horizontale. Lèvres mordant l’or du passage calcinant bouche sans vision.
Passé le cap traversé l’estuaire en avant toute torse à l’arrêt jambe fixe en avant et tête la première. Corps engagé sans voir pays dissous et disparate nul. Lèvres agitées sur pièce d’or que mordent bouches sans repos. Crâne brisé rompu sans langue sans vision. Cap au sud sans voir prendre point à l’estime navigation à vue vent faiblissant orienté nord-sud courant moyen sud à sud-est forcissant. Élément liquide mouvant barre au portant il faut aller. Optimiser vitesse vent se levant poursuivre route au sud sans langue sans récit qui vaille. Sans repère avancer sur sombre vaste mer sombre courant mortel membres engagés est-ce enfer où nous sommes. Pays maudit terre manquant à œil lèvres ferrés sur pièce d’or que mordent ossements calcinés. Courant de sud-est avançant tenir le cap il ne faut pas descendre aller jambes en avant et tête la première. Tenir le cap considérer repère amorcer changement nul horizon devant fragments de membres s’agitant aller. Tête à l’arrêt bancale lèvres fermées lande plus vaste plaine meuble mouvante. Est-ce enfer où nous sommes allez orienter corps au repos jeter tête en avant langue rompue jambes à la verticale. Cap au sud avant toute avancer sans repère et sans voix sans langue sans vision.
Astre manquant à l’œil sans langue sans mémoire sans autre point que corps sans récit et sans dents toujours aller. Direction stable vitesse homogène mesurer temps calculer temps à l’estime écoulé. Navigation à vue sans langue sans repère rien d’autre que cette ombre et ce fleuve montant. Est-ce enfer où nous sommes allez calcul estimatif trois degrés nord approchant direction sud-est rectifier trajectoire. Aucun repère en vue poursuivre route pays maudit mortel hauteur au pôle variable angle inconnu coordonnées manquantes. Calculer le chemin nord-sud prendre repère assimiler repère rien que des fragments et des ombres. Route bifurquant à l’estime corriger variable vent sud-ouest forcissant poursuivre en sombre et vaste mer tête baissée jambes à l’horizontale.
Lambeaux déchus de crânes il ne faut pas descendre pays vacant maudit et terre vaste sombre sans mémoire. Plaine liquide élément meuble ou solide selon aller sur sombre vaste déraison. Trajectoire impossible tenir le cap aller prendre repère déterminer repère corriger au point fixe jambes à l’horizontale. Est-ce enfer que ce fleuve allez pays maudit langue manquant à l’œil vent forcissant sud-est en avant toute. Rejoindre à l’amer route déterminer dérive dents calcinées scellées sur crâne d’or sans plus de terre pour mémoire que ce crâne à l’arrêt. Bouche mordant l’écot de ce passage une fois engagé aller sans terre sans mémoire. Payé l’écot langue au repos aller il ne faut pas descendre il faut avancer ferme.
Sur noire vaste mer avancer pour mémoire encore aller distance au point fixe à produire. Sans vision traverser aller pays vacant sans trêve sans repos. Mémoire absente vide crâne rongeant la jambe en sombre vaste territoire. Brûler fragments incinérer fragments revenir en avant tenir l’esquif armer l’esquif cap au sud avant toute. Prendre point fixe assimiler repère distinguer courant principal poursuivre cap en avant toute. Aller à vue sans vision avancer corriger trajectoire est-ce enfer où nous sommes. Aucun repère horizon reculant corriger cap à vue brume montant et sans laisser de trace. Aller sans fin incinérer mémoire avancer cap au sud toute rien d’autre que ce fleuve. Est-ce enfer où nous sommes allez par route oblique barrer sur cap en avant toute.
Paysage brûlé sans langue sans mémoire corps engagé dans flux orienté nord-sud vent constant forcissant pays sans nom maudit et sans mémoire. Brûler vision incinérer vision charniers montant reflux montant suivre sur sombre vaste mer. Astre manquant horizon impossible est-ce enfer que ce fleuve engagé dans flux vitesse fixe sans cordes sans amarres. Sans fin et sans repos aller il ne faut pas descendre aller sur corps tête en avant et langue la première. Traversées terres étrangères et vastes sans récit pays maudit et vacant sombre. Mordre langue sans dents mâchoire décrochée jambes à l’arrêt front à l’horizontale. Or de l’écot maudit pays sans nom et lande vaste nulle. Épouvanté reflet astre inconnu dans l’eau il ne faut pas descendre il faut aller. Est-ce terre étrangère enfer que ce fleuve maudit brume montant œil calciné jambes à l’horizontale. Esquif dérivant encore brasser en fuite carguer les voiles reprendre cap en avant toute. Horizon reculant clarté montant sommes langue perdue corps à l’horizontale mâchoires calcinées rongeant écot de ce passage. Infernale clarté est-ce terre étrangère crâne rongé sous l’os lieu langage impossible.
Manœuvrer adonnante prendre vitesse gagner vitesse accumuler fragments et crânes. Déchets que ces charniers et têtes crânes en avant toute. Charniers ouverts longues brumes montantes pays maudit est-ce enfer où nous sommes. Est-ce enfer que ce vent et où aller tête en avant crâne rongé par pièce d’or que brûle satanique vision. Tirer des bords tous parés à virer et sans mollir à l’horizontale. Est-ce enfer où nous sommes berge inconnue sans tête sans récit. Horizon reculant tout retour impossible infinie ombre s’avançant il faut continuer. Brumes s’atténuant cap à tenir crâne immergé dans ce reflux évanescente mer et long vaste pays sans rive. Tous à bâbord allez horizon reculant. Infernale clarté tête immergée pas de voix dans ce flux rien que crâne vacant sans membres sans vision.
Lèvres muettes et mains croisées sur bouche négocier courant remontant maintenir cap orienter à l’estime esquif dérivant sans arrêt ni repos. Pas de départ possible encore errer pays. Horizon divisé distance au point fixe inconnue sans bouche sans récit. Fragments de crânes absents membres à l’arrêt tête à l’horizontale direction impossible aucun repère engager corps dans fleuve infernale clarté. Orienter corps à l’arrêt prendre direction sud cap à l’estime encore devant. Terre effacée disparaissant paysage sans brume sans rive en vue sans berge corps allongé choisir point fixe assimiler repère. Vision macabre aucun point fixe horizon reculant sans trêve sans repos.
Rebut de langue honni plus que des crânes des os de noms sans corps. Pas de point fixe pas de crâne langue a perdu la terre. Cordes larguées amarres en avant toute tête précipitée lieu langage impossible pas d’ombre pas de dents rien qu’un point fixe dans le crâne. Lumière évanescente au loin traverser le ressac jambes en avant membres engagés langues incinérées sans forme sans mémoire. Corps à l’arrêt filant et sans récit sans mémoire inconnu par sombre et vaste déraison. Paysage mortel encore aller debout jambes embarquées muettes œil refermé sur bouche close que bordent cheveux calcinés. Mains croisées sur tête repue vision close anonyme courant montant maintenir cap orienter esquif sans départ ni repos. Pas de départ possible encore errer sans berge sans vision.
Rebut de langue honni charogne que ce corps cadavre dérivant tête à l’horizontale. Pas de point fixe aller crâne perdant la terre fleuve maudit désincarné vent fixe en avant toute Reste dégénéré pays maudit charogne navigante tête noyée œil à l’horizontale. Reprendre vent de face aller border voiles à l’avant tonnerre en vue se calcinant ne pas mollir l’esquif ombres sans tête que des crânes et des os des noms sans voix et têtes-bêches.
Traverser petits tas de pierres grand horizon montant incertain sur la baie. Fragments sédimentés de roches et de visages. Pas foulant les chemins têtes rongées grand calme plat de mer. Vent froid de nord-est soufflé trois quart tourné de côté ou de face. Pluie faiblissant toujours venant de baie os que brisent les pas. Pluie faiblissant sud-est toujours sec toujours sud distance instable reprendre cap au pire. Pas froissés dans le sable grand charnier que nous sommes distance au point fixe inconnue rien que des fragments et ombres.
Plus vaste que charnier immense mer cadavre remontant calciné sans repos. Sur lambeaux de mémoire aller il ne faut pas descendre il faut se calciner vision absente nulle. Œil au repos cadavre calciné montant aucun point fixe horizon sur la baie. Avancer pierres-bêches rebut de langue honni grand temps macabre cadavre calciné échoué sur la rive pays dissous et disparate nul. Direction stable pas de repos de lambeaux de vision. Corps remontant reflux perpétuel prendre repère assimiler repère. Distance à rive maintenue et petits tas de pierres horizon large sur la baie.
Passage en vue et terre vaste terre pays vacant apparaissant. Aborder rive fixe choisir repère assimiler repère pierres accumulées dans le crâne. Sans vision aborder choisir point fixe assimiler repère vision macabre apparaissant lumières sous crâne brisé. Et plus rien voir devant plus d’ombres que les ombres. Pris dans le flux vaste ombre vaste mer mouvement sans repos. Pas de point fixe pas de langue crâne a perdu la terre.
Vent apparent instable toujours tourner hors de portée de vue et sans repère. Falaise oblique intersection ligne de mer. Nuit tombant par fragments sur baie distante grand calme plat ombres tombant désormais marche approximative sans repères. Vent de travers direction stable vitesse optimisée. Cent vingt degrés angle inférieur traverser ligne d’équinoxe ombre approximativement tracée. Égalité du jour et de la nuit angle incident équivalent à angle réfléchi. Reprendre cap à vitesse constante pas crissés dans le sable trébuchant calcul angle droit rectifié vision macabre vision de ces ténèbres. Encore retourner de trois-quarts ou de face sans repères. Ombre mesurée à échelle verticale latitude inconnue quart de cercle tracé trébuchant dans le sable. Débris de crânes nus têtes rongées par vent qui toujours souffle.
Astre apparu dans ciel de traîne ombres baissant lumières dans le crâne. Dents arrachées erreur fonction de l’angle mesuré. Vent mauvais annonçant tempête pas froissés dans le sable grand ciel pesant et gris immensité des ombres et enfin immobile. Bris de paroles froid dévorant la pensée sans mots sans voir rien qu’un petit tas d’os tête fendue pensées courbant le crâne. Tête à l’arrêt pesant jusqu’à s’éteindre mémoire sans souvenirs rien qu’un petit tas d’os tête l’arrêt brisée. Grand ciel gris pâle ombre de traîne pas tournant dans la craie petits pas brisés dans la terre plus rien à voir plus rien qu’une voix qui s’épuise. Mer empêtrée dans crâne. Tête orifice nue yeux pendus dans le crâne corps à l’arrêt finalement. Souffle de voix tarie et tarissant tête trouée finalement. Petit bris sur les os pensées hallucinées. Ce grand ciel bleu finalement plus rien d’autre que l’éclat d’un souffle qui se vide. Déchet muet craché petit tas d’os se vide sur le sable. Vide de temps mort calcinée sur tête et vent zéro.
Angle nul et en vain changer à nouveau direction. Angle fermé une dernière fois s’étendre œil empêtré de terre. Enfermé dans le crâne une dernière fois et voix tarie ombre de souffle vain. Petit tas d’os commun pas dans le sable voix crissant et retenant le souffle. Mer à l’arrêt référentiel stable pas reculant dans l’ombre souffle de voix crissant petits pas sur la dune. Latitude inconnue angle déterminé marge d’erreur faible sans considération des saisons ou des temps. Terres disséminées sans saisons et sans trace lande sans trace pays maudit impossible vision à nouveau échouer cap à pire déterminer sur l’ombre pays sans fin encore à cet enfer tête vidée finalement tête rompue les narines en avant.
Pays sans trace souffle se tarissant tête trouée sans plus entendre rien murmures hallucinés trébuchant dans le crâne. Pas pressés dans le sable petits pas meubles tête précipitée. Œil aveugle à l’arrêt corps infini allant dans sable rien plus rien d’autre lambeaux de mer pas une once de vent mer calme sable crissant sous les pas hésitant. Tête muette désormais rien d’autre que sur baie. Tête trouée marchant lambeaux mémoire allez se diriger front à la verticale. Rassembler les fragments pour ne pas dire pour plutôt effacer. Voix divisée comme au repos position hors de vue.
Grand temps de mer et sans voix rien d’autre à voir ou dire ombre portée d’un arbre calciné. Lande de mer absente et plus rien d’autre alors que souffle dans tarissement des voix. Voix divisant comme en repos comme l’ombre dessus. Grande voix au repos fragments de têtes visages calcinés. Ruines montant de l’ombre arbre au repos plus rien que grande lande et vide froide. Grande terre au repos et tête absente vide petits pas sur la baie. Fiché dans sable pas crissant grande ruine muette. Ruines fichées dans sable langue mourant tête au repos plus rien que pierres sur le crâne. Terre au repos sans corps plus rien à voir que grande bouche vide. Corps au repos muet dents calcinées rongeant le crâne.
- Paul Celan, « Pallaksch. Pallaksch. », in La Rose de personne, traduction de Martine Broda, José Corti, 2002, p. 41. ↩︎