
Claire Marques et Laure Silvarelli sont deux autrices translesbiennes. Ensemble elles écrivent L’amie de mon amie, dont nous avions publié un premier extrait intitulé « m4sure ». Celui-ci est l’échange d’une rupture.
7 février 2022, 19h53. Premier billet de Laure.
Tu m’excuseras, je n’ai pas donné suite à ta convocation.
8 février, 1h13. Second billet.
Tu as remarqué ? Je n’ai pas donné suite à ta convocation.
Claire : le 8 février, durant la nuit.
Je ne vois pas ce que je pourrais te dire, ni ce qui pourrait m’excuser. Il faisait froid, je t’attendais, je suis partie. Lâcheté ? Sursaut ? En partant j’ai précisé au serveur de ne pas te dire que j’étais passée. Je ne suis pas sûre de vouloir m’excuser.
Au lendemain, ou quelques jours plus tard, certitude d’après-midi, presque l’année suivante, de Laure.
Tu me fais l’honneur d’une honnêteté qui ne me peine pas moins. Reste bien où tu es, toi la sale chérie de peine. Tu ne t’excuseras pas, c’est-à-dire : tu me suis dans la solitude.
Apparemment ça sonne la fin des lettres ? Les anciennes, tes audaces me causaient chaque fois une douleur par semaine, souvent même par quart d’heure. Il a fait froid et c’est pour cette raison que j’ai tenu à ne pas venir, au moment où nous avions convenu de nous voir. Le serveur ne m’a rien dit quand je suis revenue après, tu l’as bien dressé. J’ai marqué un délai pour être sûre de te rater, tu sais si je t’aime. Je veux que tu saches tout ce que je fais. Aucune de nous n’est venue et je ne m’excuserai pas non plus. Pardonner serait un autre geste.
Claire : Quelques heures plus tard, le soir d’une journée trop claire les yeux d’hiver, pâle et immobile.
Misérable miracle ?
Claire : 11 février 2022.
Puisque le rôle me revient encore : je t’explique calmement. Il y a l’absence, et il y a l’idée de l’absence. Tu m’écris, je t’écris : on ne se voit pas. Tu vois une chaise vide. Tu paniques. Tu renifles chaque coin de la terrasse à la recherche de mon odeur, que tu perçois enfin. Tu es ridicule : tu tiens à me dire que tu n’es pas venue, or tu es faible et tu viens. Tu me sens et tu pleures plus encore. Tu poses ta main sur la chaise qui est terriblement froide. Je sais que le vent te brûle les yeux. Tu m’écris, je te réponds. Tu te donnes des airs : tu veux que je te mente. Il y a l’idée que tu te fais de ma réponse. Tu voudrais que je te parle très bas à l’oreille, que je morde tes lobes, que mes dents glissent sur ton cou encore et s’y enfoncent pour ton plaisir, mais vois-tu, il y a l’absence. Tu me mens, je t’écris. C’est fini.
11 février, de blessure, quelques minutes plus tard, dans les transports, de Laure.
Ta bassesse d’invoquer mon désir.
Datée du 12, retardée, Lettre de Laure.
Ça te plaît, clarifier. Ta vision infaillible et juste, l’effroyable acuité de mes contradictions : visibles, importantes, détectables, et comment les contester de ma position ? On dirait que tu gagnes à la faveur de mon oubli. On distingue aisément, à la lecture, ta plus haute cohérence.
Je sais que c’est ce que tu crois, ça n’en finit pas de me rompre.
Alors : pourquoi tu es venue ? Tu savais que c’était trop tôt, important, ou pénible pour moi, tu m’invites et tu viens pour obtenir sans avoir la main lourde une victoire sur ma vacance. La tienne est belle, oui, resplendissante de son manque de tort. La mienne dégueulasse en comparaison. Un soleil, apaisé de justice. Il a pourtant caressé, un matin, mon manoir qui ne demandait rien.
Et je connais ton sens de l’absence : en te remerciant tout de même du cours, de sa sérénité. Ce rendez-vous manqué rompt encore la distribution des rôles, oui : il te faut que je sois celle qui te veut. C’est toujours toi qui le fais et au moment où je me dérobe tu me dis que tu viens ? Je te propose un nouveau rendez-vous.
14 février, c’est toujours l’hiver, de Laure.
J’ai beaucoup réfléchi – je sais que toi aussi. J’ai décidé, pour toi, ma belle chérie de peine, ma pleureuse implorée : la vérité. Ça te va, brutale ? Oui, tu as vu juste (tu as toujours raison, n’est-ce pas ?), je veux que tu me baises. Détruis-moi de me baiser. Ne me pardonne pas. Ne me parle pas. Je veux ta main dans mon corps hurler ton désir acharné. Et alors jamais ne me lâche mes joues dévorées de l’intérieur (je bois mon sang tu bois le mien). Est-ce que tu comprends ? Je veux ta langue rugueuse de chatte contre mes seins à toi, et ta main et l’autre, je veux tout ton corps concentré, toute ta force, mais t’en reste-t-il ? Ne me laisse rien, ni voir ni de toi toucher… et si je bouge contredis-moi. Ta voix lente dans mon oreille.
Mourons.
De Laure, dimanche 14 mars, dans une eau glacée presque.
Je me suis faite belle pour ce nouveau rendez-vous. Il t’appartenait d’en deviner la date et l’heure. (Je n’ai pourtant pas fait difficile). J’ai semé du parfum sur mon corps et mis une fleur dans mes cheveux pour que tu puisses, si tu le veux, me sentir. Arrivée au lieu de ton absence attendue — la hantise — je me donne maintenant l’audace de considérer que tu m’as menti. Ma voisine de table était agréable à écouter. Le serveur avait une très haute conscience de l’enjeu, ses mouvements graves et prestes le disaient.
Quand je nous ai proposé de mourir j’étais sérieuse, je ne crois pas que tu l’aies compris. J’ai besoin encore de toi, l’amie de mon amie, qu’elle vienne et me dise ce que j’ai envie d’entendre, que tu me sois une bonne compagne sans quoi j’aurai (j’ai déjà) de la peine, beaucoup. Je ferais sans toi ? Certains creusent et se tapissent, moi je tombe et je vole, c’est-à-dire : je plonge. Je sanglote, je sanglote, vais mourir. Tu m’abandonnes ? Tu vois ? Tu me laisses mourir dans la mort que tu avais juré qu’on s’éviterait : la pauvre, celle vraiment qui fait pénétrer les vers et les larmes de famille, à la place de m’accompagner dans la crête, la différente… l’inconfortable, que tu m’avais promise. Je vole dans l’eau et il y fait si froid. Regarde-toi — mon amour — incapable d’admettre la vie qu’on se prêtait.
C’est ma dernière relance.
De Laure enfin les yeux assez vides pour imaginer, assise sur son lit le dos contre le mur, relisant les messages, elle s’enfonce dans les béances entre les mots de Claire. C’était l’après-midi, il faisait nuit presque, au centre du rêve : une table à damier bordeaux des joints gris creusés comme des couloirs abrités pour se rejoindre d’un bout à l’autre de la table, mais. Elle se regarde dans le miroir il faudrait qu’elle soit belle. Elle recommence plusieurs fois, on ne peut pas dire qui elle est. Les versions de l’histoire se décident dans le silence de l’hiver et c’est déjà un rapport. Elle touche du bout des doigts la chaise vide et glacée. Elle enfonce son visage dans son écharpe épaisse. Elle s’en va. On voit contre le mur les yeux de Laure. Elle vit quelque temps dans la poussière des fautes où elle apprend à tousser. 23 mars 2022.