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Les filles de Louise Michel – 25 – novembre

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

[Spinozad partout. Ernesto nulle part. Dépression.]

5 novembre2016. Ernesto a du mal à respirer mais il y va. Il grimpe dans la Xsara et roule en direction de la ZAD. Notre-Dame-des-Landes. Aujourd’hui a lieu la rencontre Un Abécédaire pour la ZAD. Ça se passe à la bibliothèque le Taslu. À la Rolandière. Ernesto se noue sa cravate vert fluo de conférencier autour du cou. Il y va. Titre de son intervention : SPINOZAD PARTOUT.

« SPINOZAD PARTOUT, c’est d’abord deux mots écrits en rouge à la bombe sur une palissade au printemps dernier. Deux mots qui en abritent au moins trois : SPINOZA, ZAD,PARTOUT.

SPINOZA est le nom d’un philosophe dont le prénom est Baruch. Il a écrit entre autres livres celui-ci, Éthique, où l’on peut lire la phrase suivante : « Par réalité et par perfection j’entends la même chose. » On peut traduire cette phrase d’un paquet de manière, par exemple comme ça : il n’y a de perfection ni séparée ni supérieure à la réalité. La réalité est modifié par que ce nous en faisons et elle aussi elle nous modifie. Perfection ça veut dire parfait. Parfait ça veut dire par fait. Par ce que l’on fait. On, c’est tout ce qui est vivante. Il y a une autre phrase de Spinoza qui n’est pas de lui mais c’est tout comme et cette phrase dit que la raison, c’est l’art d’organiser les bonnes rencontres.

ZAD sont trois lettres qui peuvent signifier Zone d’aménagement différé ou Zone À Défendre. En tant que Zone À Défendre les trois lettres désignent à la fois un lieu et un temps, suffisamment aimables et désirables pour qu’ils soient vécus et pensés par celles et ceux qui les habitent et les font naître et les font vivre comme étant à défendre. ZAD peut s’entendre dès lors comme désignant toute Zone Aimable Désirable dans une époque qui, majoritairement, en connaît peu. Majoritairement ne signifie pas fatalement. ZAD est un lieu et un temps où l’art d’organiser les bonnes rencontres cherche à nourrir la réalité.

PARTOUT est un des contraires de nulle part.


Je ne vis pas sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Je connais assez peu l’endroit et je commence à peine à rencontrer quelques personnes qui vivent ici. Il y a trois jours, je suis venu à la bibliothèque, avec Ahmed. Ahmed vient du Soudan. On s’est rencontré il y a un an. C’est la première fois qu’on vient tous les deux ici. On reste un moment dans la bibliothèque, hier, et après on sort, on marche, on rejoint la forêt de Rohanne. Ahmed dit : c’est très calme ici, il n’y pas de tram, pas de voiture, pas de TGV. On se regarde, on sourit. Et il n’y a pas d’aéroport. Aux environs de 16h00, Ahmed pianote sur son smartphone dans la bibliothèque. Il y a une jeune femme, à l’autre bout de la table, qui écrit dans un carnet, elle a une écharpe autour du cou et un bonnet sur la tête. Il y a une jeune femme devant la bibliothèque, dehors, sous le auvent. Il y a deux jeunes femmes qui entrent dans la bibliothèque, accompagnées d’un chien. Ici, la pièce est suffisamment petite pour que l’on se salue quand quelqu’un entre. Je demande à Ahmed s’il a envie d’écrire quelque chose. Avec cet endroit, depuis cet endroit. Soit je ne suis pas très clair, soit Ahmed ne comprend pas ce que je lui propose, soit un mélange des deux. Il écrit sur un papier quelques verbes, en français : regarder, voir, venir, rester, boire. Il y a une mouche qui volent dans la bibliothèque. Il y a des bandes dessinées. Les vaches ne sont pas sur les routes, elles sont dans les champs. Une jeune femme qui habite la zone entre dans la bibliothèque accompagnée de deux jeunes hommes qui tous les deux habitent Nantes, on comprend ça, et dont l’un est originaire du Niger. J’ignore d’où est originaire la jeune femme à l’autre bout de la table, qui écrit dans le carnet. J’ignore d’où est originaire la jeune femme devant la bibliothèque, dehors, sous le auvent. J’ignore d’où sont originaires les deux jeunes femmes entrant dans la bibliothèque accompagnée d’un chien et le chien je ne sais non plus d’où il est originaire. Je suppose que la mouche est née sur la ZAD. Je ne sais pas combien d’enfants humains sont nés sur la ZAD depuis qu’elle existe. Je ne sais pas s’il y a quarante-mille bâtons plantés1 sur le talus qui fait l’angle d’un champ du côté de Bellevue et je ne sais pas combien de personnes viendraient réellement en déterrer un en cas de tentative d’expulsion. Quand on marche dans la forêt de Rohanne avec Ahmed, on croise un chien, une fille, deux gars, on se salue. Ahmed me montre le mirador-cabane, à notre droite, à l’abri des feuillages des arbres, avec vue sur l’étendue du champ limitrophe. Puis on passe à côté d’une cabane, on voit un rideau qui bouge. Ahmed demande est-ce qu’il y a des gens qui vivent ici ? On dirait bien, oui. Ahmed dit c’est pas bon pour la santé. L’hiver, ici, il fait froid, il y a la pluie, c’est humide. C’est comme la jungle. Je le regarde. Il dit : à Calais. Je lui dis qu’il y a une grosse différence il me semble. Entre Calais et ici. Les gens ont décidé de venir vivre ici. Ils veulent y vivre. Ils sont heureux d’y vivre, j’imagine — c’est une grosse différence, non ? Oui, dit Ahmed, c’est une grosse différence. Mais il n’y a pas de chauffage.

Hier je suis revenu à la bibliothèque. J’avais rendez-vous avec Esteban. Ce garçon ressemble au comédien qui joue Jésus-Christ dans La Passion selon Saint-Matthieu de Pier Paolo Pasolini. Mais Esteban n’est pas Jésus-Christ. Esteban n’est pas un personnage Il vit sur la ZAD. Je l’écoute me parler des zapatistes, au Chiapas, des agriculteurs, ici. De la diversité des composantes qui forme le mouvement. Et de la nécessité d’une langue commune ancrée dans l’expérience partagée. J’écoute Esteban me parler des heures de guets, la nuit, durant lesquelles il regarde les étoiles et fait du sport, ou fait des pompes, pour ne pas avoir froid, pour se muscler — et les journées qui s’organisent différemment, avec ces temps à prendre dans la nuit, pour guetter, pouvoir prévenir d’une éventuelle attaque nocturne. Il me parle de la fatigue du corps et des nuits brèves. Du sommeil alors meilleur. J’écoute Esteban me raconter des trucs à la fois concrètes et abstraites. Il évoque la différence entre une vie faite d’affirmations et une vie régie par le doute. Et de comment le doute nourrit le pouvoir en place. Et de comment une affirmation, des affirmations, en acte, nourrissent notre capacité d’agir et d’intervenir dans le cours des choses. J’écoute Esteban me parler de ce qu’il appelle l’abandon du subjonctif. L’abandon du subjonctif, dit-il, c’est au lieu de dire « il faut qu’on y aille », on dit « il faut qu’on y va », on y va, c’est du présent, de l’action. Une femme, hier, m’apprend que c’est des conneries, l’abandon du subjonctif. « Il faut qu’on y va », c’est une forme qui vient du vieux gallo. Un vieux truc qui reste de la vieille langue des paysans d’ici. Bien avant le subjonctif. Vieux gallo. Paysans. ZAD. La diversité des composantes. La persévérance. Le désir d’une langue commune. Les voies divergentes et la vivacité des mémoires — enfouies. Une histoire tenace. Têtue. Faite de continuités, de ruptures, du danger des effacements. Des luttes présentes. Entre diversités et commun. Conatus. Conatus mon loulou. Conatus ça vient de chez Spinoza, ça veut dire effort pour persévérer dans l’être — On y va ! On y est ! On y va ! Entre diversités, communs, multiplicités et unes. Puissances. Chez Spinoza, puissance désigne ce que l’on peut — faire. Là où l’on peut — aller. Ce que l’on peut — vivre. ZAD est une puissance. Toute puissance est actualisable. » Des mots.