Les Filles de Louise Michel – 21 – mars

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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79 mars 2016. Josefa. Mama. Tu es là toute fragile dans mon cœur et c’est la première image que je me forme de toi si une image peut se former dans un cœur. Que je ne sois pas à même de former en premier lieu une autre image de toi, une image nourrie par la forme de ton amoure : est injuste, est violent. Aujourd’hui, t’écrivant je cherche à défaire un peu de cet injuste-là mais oui, d’abord, tu es dans cette image que je me suis construite de toi : une femme bien fragile. Une image que je me forme entre toi que je peux voir sur les photographies — images de toi enfante et adolescente et jeune femme — et ce que je sais et vois de toi aujourd’hui avec ton corps qui devient plus petit, plus fin, plus menue et frêle, vieillissant, plus à même d’être emporté par le vent si un grand coup venait à souffler trop fort. Je te vois d’abord adolescente — mineure dit-on — fragile et sage et vite avec le cœur emballé par l’amoure pour un homme. Je vois cet élan d’amoure, un jour d’adolescence, qui te fait libre et tenir vers ce que sera ta vie choisie, un élan d’amoure avec lequel tu tiens tête des mois et des années durant à l’autorité parentale qui veut un autre homme pour toi, un de ton âge, un de l’ascension familiale sociale en cours. Tu tiens tête. Tu as cette liberté d’amoure que certaines s’autorise et qui te le fait choisir, lui le paysan-ouvrier courant sur le terrain de foot en ailier gauche de l’équipe de Chantelle, Ramon, âgé de 9 ans de plus que toi. Tu as cette liberté d’amoure qui fera que ta grande amie d’enfance comprend avec toi qu’elle aime la compagnie des femmes, leur compagnie, leurs corps, leurs gestes et leurs élans — quand tu deviens amoureuse, toi, de cet homme. Tu la feras marraine de ton enfant, Ernesto, c’est moi. Je donne aux teintes de ton amoure pour Ramon des nuances courantes d’inquiétude, se révélant croissante au fil des ans tandis que je me refuse à grandir dans l’âge adulte, produisant à mon tour ma propre liberté, fragile cassante, tout autrement tenace que la tienne mais vivace elle aussi, vacillante, elle t’inquiète. Je te vois gentille fille gentille et le monde par tes yeux tu le veux gentil et l’homme que tu aimes est gentil et de lui et de son amoure pour toi tu ne connus jamais la moindre inquiétude, je crois, de celle qu’il te préfère une autre, par exemple. Non. Je te vois gentille fille avec cette liberté d’amoure qui n’est pas un élan seul mais une confiance en la possibilité et de la liberté et de l’amoure. Et je vois naître l’écart dans ton souhait de gentillesse entre la liberté à tenir, vivace, vivante, et l’amoure à tenir, vivace, vivante. Et cet écart n’est pas un lieu tranquille et quiet où vivre. Tu me l’apprends sans rien m’en dire. Ton éducation t’a inculqué la gentillesse, la politesse et le pas-de-vague et ta force, libre, à vouloir cet homme, vint lézarder le cadre rigide de ces principes éducatifs. Vouloir cet homme et l’aimer, et vouloir le garder dans cette liberté d’élan vers lui. Comment cette liberté est-elle devenue la vôtre, ou non, et l’avez-vous discuté, je ne sais pas. Je n’ai pas d’image de toi durant les journées du printemps 68, avec manifs et grèves et blocages. De cette période, je connais de toi certaines photos où l’on te voit tout sourire avec le ventre rond, mais rien qui n’associe ces images au mouvement de révolte de ce printemps-là. On vient de ce moment-là, aussi, toi et moi. Je sais pas comment te dire merci. Je sais pas comment te dire mon amoure. Voilà. C’est fait. À bientôt Mama. Joyeux anniversaire. Ernesto.
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