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Adieu Lukács ? Une introduction

Nous publions ici l’introduction par Michele Marchioro & Pierre-Aurélien Delabre au premier numéro de notre revue qui paraîtra cet automne.

Notre projet éditorial, dont cette revue est le cœur, naît d’une nécessité partagée. En tant que travailleurs intellectuels, nous sommes également touchés par la précarisation des conditions de travail et de vie à laquelle nous ont conduits quarante ans de politiques néolibérales. Cette précarisation se double d’une restriction des espaces d’expression qui s’est accélérée avec la conversion du néolibéralisme en régime de guerre. Cette revue naît donc d’une réaction à cet état des choses et d’un désir de contribuer à la reprise de la critique depuis le champ spécifique et poreux de l’expression littéraire et théorique.

Si toute culture qui dénie ses relations avec le monde social où elle s’origine occulte ses propres fondations dans la domination et l’exploitation, nous croyons également que toute politique qui n’est pas capable de produire un imaginaire est destinée à la défaite. Notre intention est donc de contribuer à une politique des arts et de la pensée qui soit à la hauteur du moment historique.

En près de quarante ans, la centralisation du capital culturel a sérieusement endommagé une part importante des espaces que nous avions hérités des luttes du siècle passé. Nous assistons cependant à un retour de la conflictualité au sein de vastes secteurs de la culture française et européenne. Il ne saurait s’agir d’atténuer cette conflictualité ou de la contourner, mais d’offrir une place aux différends qui affectent le champ culturel sans pour autant s’en tenir à l’atomisation et au relativisme du régime de l’opinion. Reconstituer un horizon de sens commun est un des principaux désirs qui ont orienté ce projet ; nous souhaitons ainsi contribuer à un renouvellement social à partir du champ culturel, avec les outils de la critique et de la création. Pour cette raison le groupe volodia s’imagine comme un espace étendu, où il sera possible de faire vivre ensemble des positions critiques divergentes unies par l’opposition au régime néolibéral et belliqueux du capitalisme contemporain.

Au regard d’un tel programme, orienté vers le présent et le futur, il peut sembler anachronique de commencer par rendre hommage à un philosophe et critique littéraire hongrois du XXe siècle que l’académie et même la plupart des intellectuels de gauche tiennent de nos jours pour un « chien crevé ». Pour autant, et en vue d’esquisser une direction à notre projet, n’est-il pas nécessaire de revenir sur des chemins déjà battus, avec leurs accostages heureux et leurs voies sans issue ? D’autant que si nous nous fions à Walter Benjamin, l’instant où le présent reconnait le passé prend la forme d’un saut de tigre en capacité de rompre le flux linéaire de l’histoire et de laisser ainsi entrevoir quelques portes dérobées.

Georg Lukács est non seulement partie prenante de la tradition littéraire socialiste du XXe siècle, mais il en a peut-être été plus qu’un simple inspirateur — tel que le démontre la courte introduction de Galatée de Larminat accessible sur notre site, ainsi que le tout premier texte de ce numéro inaugural. Et pour cause : ses édifices théoriques, sans doute insuffisants et légitimement critiqués, ont cependant constitué un point de repère au sein de la culture révolutionnaire du XXe siècle.

Par ailleurs, dans la mesure où les circonstances qui l’ont engendré ne sont pas encore dépassées, nous nous obstinons à considérer le marxisme comme un horizon indépassable de notre temps. Son legs théorique fait donc office de phare nous permettant d’expérimenter, sans pour autant nous égarer dans l’indifférence et le relativisme qui caractérisent le marché culturel, et tenter de renouer avec une compréhension totalisante de la réalité socio-historique. Et bien que nous soyons pleinement conscients qu’il s’agit d’un refuge précaire devant être reconstruit avec les forces vives issues des luttes décoloniales, transféministes, écologistes, toutes porteuses en elles-mêmes de positionnements critiques autonomes et d’esthétiques neuves.

C’est en raison de cette double exigence — celle de s’accrocher à un legs théorique déterminé tout en refusant les postures sectaires — qu’il ne saurait être question de constituer ce numéro comme une illustration de principes méthodologiques ou de critères canoniques en matière de production théorique ou littéraire. Nous croyons seulement que revenir sur ce qui motiva l’âme et les luttes de cette tradition nous permet d’en actualiser l’héritage, et ce afin de mieux nous orienter dans la production culturelle de notre temps — dont les interventions (théoriques, critiques ou de création) de ce premier numéro ne forment qu’un échantillon partial et incomplet.

À propos d’un projet de revue abandonné (Crise & critique) auquel Bertolt Brecht songeait avec Benjamin, celui-ci évoquait l’idée d’une « fabrique en activité ». Non seulement nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure de présenter une ligne théorique unifiée en matière d’arts ou de pensée (serait-ce souhaitable ?), mais nous ne vivons pas une phase historique marquée par une littérature produite sous l’égide d’une conscience toujours claire de sa fonction sociale et de son rôle historique. Ce pourquoi nous croyons nécessaire de nous constituer comme un espace susceptible d’accueillir des propositions hétérogènes et nous nous réservons la possibilité d’adapter nos activités et nos formes éditoriales aux sollicitations futures. Pour tout cela, l’expression de Brecht nous semble bien caractériser également la forme de notre revue : nous concevons Volodia telle une fabrique en activité.

Ce premier numéro se compose de quatre sections qui, de façon plus ou moins directe, critique ou allusive, sont en relation avec l’idée de réalisme esthétique.

Dans la première section, nous reviendrons sur ce que fut la querelle dite du réalisme, en convoquant, à la façon de camarades ou d’adversaires critiques, les figures de Walter Benjamin, Theodor W. Adorno, Bertolt Brecht et Siegfried Kracauer.

Dans la deuxième section, nous ferons écho à plusieurs figures de la poésie américaine, telles qu’Emily Dickinson, Ezra Pound et Louis Zukofsky, et nous nous intéresserons à l’histoire d’Hollywood avec un article sur son âge d’or et un entretien avec Pietro Bianchi à propos du passage au cinéma moderne.

Dans la troisième section, consacrée à la littérature francophone, nous ferons place à des textes de création comme ceux de Sihem Benmina et Virginie Lalucq, ainsi qu’à des interventions critiques à propos de Leslie Kaplan, Jean-Marie Gleize ou encore du postexotisme de Volodine & consort.

Enfin, dans la dernière section, nous explorerons les rapports entre culture et politique dans la littérature italienne à travers l’amitié entre Elio Vittorini et Dionys Mascolo, évoquerons l’œuvre encore trop méconnue de Maria Attanasio, dialoguerons avec Eugenia Fano à propos de la traduction des langues minorées, puis conclurons avec l’extrait d’un dialogue au long cours autour du dernier Pasolini et une sélection de poèmes d’un jeune poète de Bologne, Luca Mozzachiodi.

Chaque numéro de Volodia sera coordonné par des membres spécifiques du comité de rédaction qui signeront en leur nom l’introduction. Par ailleurs, des textes faisant écho à l’axe thématique de chaque numéro seront également publiés sur notre site.