Les filles de Louise Michel – 24 – Ce matin, un lapin a tué un chasseur

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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[Les Filles de Louise Michel ne se laissent pas abattre. Elles rejoignent Le Fraisse pour la fête du hameau.]
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Il fait déjà plus de 30°C en milieu de matinée quand Les Filles de Louise Michel commencent à arriver au Fraisse, par grappes en bande motorisée. Les bagnoles et camionnettes font une fumée d’enfer dans la côte, entre le village et le hameau. Et à l’assemblée et dans la grande cour devant Les Sahus les habitantEs et familierEs du Fraisse installent une grande table pour le repas d’été du hameau. Ça va être un bordel sans nom se dit Virginia, c’est parfait. Elle s’approche du premier camion qui arrive dans la cour. aN’Gela en descend. Elles s’enlacent.
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Myriam les rejoint accompagnée de Aral et Meïcham. Les enfants regardent leur mère : qui c’est ? C’est aN’Gela dit Myriam, on l’a vue en janvier, vous la reconnaissez pas ? Elle revient de la ville où elles ont tout fait cramer avec ses copines. Quoi ? demande Blanche. Chevelure grise, croix du Christ en or brillant dans l’échancrure de son chemisier écru. Du calme tout le monde, sourit aN’Gela. Salut Blanche, comment tu vas ? Blanche est déjà repartie chez elle pour aller chercher des nappes en papier. On vous racontera au dessert, là on est quelques-unes à rêver d’une douche. Les camions et les bagnoles finissent d’arriver. Virginia leur fait signe de reculer. Elle leur montre un coin derrière un hangar où aller se garer, là-bas, à côté de l’entrée du grand pré qui donne derrière la maison. Pour celles qui veulent planter des tentes, c’est possible aussi à cet endroit.
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Les camions sont garés. Les voitures aussi. Les Filles de Louise Michel rejoignent par grappes la maison. Elles ont des cagettes avec des légumes qui en débordent, de la farine et du pain, des bouteilles pleines et vides. Elles déposent tout ça dans la cuisine au rez-de-chaussée. Certaines connaissent l’endroit et rangent sur les étagères de l’arrière-cuisine. La salle de bain au deuxième étage est vite dans les vapeurs des douches. Puis tout le monde se retrouve dans la cour. Devant la maison. Il est midi, 13h, 14h. Ciel bleu et soleil frappant. Sortez vos casquettes, ou bien : vas-y on déplace les tables, à l’ombre des frênes. Ok. Ça y est. Pastis, consommation locale intensive, Rivesaltes, Porto, rosé des familles, kéfir et kombucha, jus de pommes, sirop de sahus. Alors mesdames, vous venez d’où avec vos jolis camions ? C’est Daniel qui fait l’angélique, et André à sa gauche, avec les yeux qui pétillent.
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On vient de la grosse capitale qui pue dit Leïla, y avait une manif hier, c’était super. On s’est déguisées avec des combinaisons de lapines roses et à paillettes, ça faisait un joli petit point rose dans le gros cortège de tête tout noir et tout sombre. C’était un cortège de tête high level si tu vois ce que je veux dire, énorme. On entendait parler des langues de partout sous les k-ways, sous les casquettes. On entendait de l’italien, de l’allemand, de l’anglais, peut-être du russe ou du polonais, et du portugais aussi, j’ai reconnu du portugais parce que ma grand-mère est portugaise, et peut-être aussi il y avait du peul ou de l’arabe, ou de mandarin, je sais pas, moi je suis française portugaise qui parle que ces deux langues.
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aN’Gela pense à Ernesto. Il a pas voulu se déguiser en lapin rose. Il était là, avec sa veste bleu, et même pas la veste d’ouvrier de son dada. Il brandissait une pancarte avec nous. Il était avec nous, ouais, mais triste. Avec son gros surmoi des familles bien sage en travers de la gueule et du cœur. La manif était vraiment énorme. On fonçait droit vers le champ de Mars, les Invalides, le Panthéon, l’Assemblée Nationale et toute cette merde. On fonçait avec la tête bien haute, et nous avec nos oreilles de lapines et nos pancartes avec des mots genre tendresse et déter. Ouais. L’émeute allait avoir lieu, on en était certaines. Elle allait prendre et se répandre à travers toute la ville et partout et jusqu’ici au Fraisse. C’était sûr, c’était le jour, ça allait déborder la ville et cramer partout. L’émeute et l’insurrection, enfin, on allait y être et en être, avec le pouvoir qui vacille et qui chute, défait. La fin du vieux monde tout vieux, tout mort-et-encore-là, ça allait pété mais non. On est arrivées aux Invalides. Le cortège de tête est comme un lieu de l’enfance, sans arme pour cette guerre-là. Sans armes contre les armes des flics ou de l’armée. Une envie de jouer mais aucune volonté de victoire. Nous serons des mendiantes, tant que nous ne penserons pas la question du pouvoir.
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Ça a fini comme d’habitude. En un peu plus grand mais comme d’habitude. Des affrontements. Gaz lacrymo partout. Grenades assourdissantes. Dispersion. Contrôles policiers aux moments de quitter la place. Des blesséEs ? Des gardes à vue à gogo. Et pas d’émeute qui dévaste la ville. Pas de grand feu. Le soir, on s’est retrouvées à l’Olympique.
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Lina s’est mise à tourner en boucle avec son histoire du contournement des barrages policiers pendant les manifs, le contournement que l’on ne fait jamais pour les attaquer par derrière et les abattre. Pourquoi vous le faites jamais ? demande Blanche. Tu sais bien pourquoi on le fait jamais. Pourquoi vous le faites jamais ? Parce qu’on est pas prêtes à tuer quelqu’un, même un flic. Même un flic qui est prêt à vous tuer ?
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aN’Gela se souvient de la pancarte qu’elle avait brandie au-dessus des têtes, toute la journée, une pancarte avec des paroles extraites d’une chanson de Chantal Goya écrites en peinture-paillettes. Ce matin / un lapin / a tué un chasseur / c’était un lapin / qui / c’était un lapin / qui / ce matin / un lapin / a tué un chasseur / c’était un lapin / qui / avait un fusil.
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Blanche dit j’ai pas tout bien compris à votre samedi aprèm mais ça avait l’air sportif. Blanche a tout à fait compris. Elle a tout très bien compris. Mais elle préfère se la jouer innocente. Et pas se prendre la tête à considérer ses valeurs chrétiennes en regard de la possibilité d’une émeute — et d’un pouvoir qui serait mis à terre. Elles sont folles ces meufs elle se dit. Elle me plaisent bien. Ça me fait bizarre ces papillons dans le ventre.
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Il est 17h, 16h, midi. Blanche sent dans son cœur une papillonnade chrétienne amoureuse qui l’étourdit et lui met le rouge aux joues. Une part en elle un peu folle qui peut faire trembler des pouvoirs, ou être ravalée. Elle sent son cœur qui s’affole. Un étourdissement léger. En même temps qu’à sa droite son voisin de table, Lulu, se lève et titube un peu et propose un tour de quad aux filles. À nous toutes vieux ? On va te le faire exploser ton quad ! Elia & Lina lâchent leur pétard et se jettent sur Lulu : c’est nous qu’on vient avec toi !
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Lulu a les yeux injectés de sang. Elia et Lina aussi. Lulu pue l’alcool. Passe derrière nous, Lulu, on va prendre le volant ! Elia enfourche la machine, ses bras se tendent vers l’avant. Les mains saisissent les poignées. Lina s’installe derrière, bras ceinture autour du ventre de Elia. On aide Lulu à grimper à l’arrière. Il met ses bras en ceinture autour du ventre de Lina. Elia démarre en trombe. Elle prend le chemin qui passe le long de chez Myriam et rejoint le plateau.
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Avant même d’arriver sur le plateau, Lina sent une main du vieux Lulu qui desserre la ceinture autour de son ventre et commence à glisser vers le sexe ou les cuisses. Lina se pose pas la question longtemps. Gros coup de coude dans le ventre du vieux Lulu. Souffle coupé, nausée. Lulu tombe du quad et se cogne un peu la tête au sol. Lina se retourne et lui fait un doigt. Elle se blottit fort contre Elia qui met un coup d’accélérateur. À elles le plateau et les hauteurs et la vitesse !
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Dans la cour devant la maison, les filles et les habitantEs du Fraisse jouent au palet ou à la coinche. Ou se payent une sieste dans l’herbe verte, sous une tente ou dans un camion, ou dans le dortoir au deuxième étage ou ailleurs.
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Elia et Lina sur le quad chantent à tue-tête Chantal Goya : Ce matin / un lapin / a tué un chasseur / c’était un lapin / qui / c’était un lapin / qui / ce matin / un lapin / a tué un chasseur / c’était un lapin / qui / avait un fusil — coup de coude dans ton foie / à nous !
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