
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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61 mars 2016. Quartier Malakoff. Nantes. Place Rosa Parks. « J’ai habité le quartier pendant trente ans, avant d’aller m’installer en Île-de-France. Et plus je reviens dans mon quartier, plus je me dis que j’ai envie d’y revenir, très rapidement. Parce qu’on peut pas oublier d’où on vient, on peut pas oublier. Surtout noyé à Paris, avec le mode de vie qui se développe là-bas. Avec la folie que c’est. Je me souviens, quand quand j’étais plus jeune, je voyais s’installer des phénomènes dans mon quartier, avec un décalage par rapport à Paris et à l’Île-de-France. La folie qui se passe là-bas. Ils vivent dans des vrais ghettos. Et ça, je l’ai vu s’installer ici, avec un décalage de cinq-six ans, j’ai vu le truc arriver. Maintenant c’est là. Je voudrais vous donner quelques éléments, parce je pense que ça peut être utile. D’abord, moi, je suis plutôt un habitué des assemblées, des prises de paroles, mais tous les jeunes que vous pouvez voir ici ont pas ces habitudes-là. C’est-à-dire que faire une assemblée générale, faire des tours de parole, c’est pas notre langage à nous, dans le quartier. Et c’est pas parce que les jeunes d’ici s’expriment pas de cette manière qu’ils sont pas intéressés par la politique ou par le monde qui les entoure. Ensuite, il faut que vous preniez conscience d’une chose : les gens sont abîmés ici, on a affaire à un vrai prolétariat, qui morfle tous les jours. Et là je vous parle à vous des gens qui ont un peu une culture de gauche. Moi je suis arrivé à la gauche radicale avec beaucoup d’efforts — malgré toutes les contradictions de la gauche radicale j’y suis allé. On parle de compromis à faire. Peut-être qu’avec Nuit Debout on peut faire quelque chose. Juste un petit historique personnelle : moi j’ai été élevé par ma mère. On est quatre frères et sœurs et elle a dû trimer à faire les chantiers, aller faire le ménage. Les vacances c’était pas pour nous, et même quand il y avait des initiatives c’était pas possible. J’ai vécu la pire période qu’a connu ce quartier quand j’étais en pleine pré-adolescence. Il y avait rien, c’était juste une enclave. Tout était mort. On a eu le centre social qui a cramé deux fois, la piscine aussi elle a cramé. Les activités étaient très réduites, la vie associative très réduite, il fallait se débrouiller. Le collège, on pouvait y aller en pyjama, en chausson, on se retrouvait qu’avec des collègues du bloc, avec des gens qu’on connaissait, on sortait pas, on allait pas découvrir les autres personnes, le centre ville et ailleurs et tout ce qui s’y passait là-bas et plus loin. Ma mère, pour me sortir de la carte scolaire, elle a choisi me mettre dans le privé. Avec un tas de choses du coup auxquelles j’ai eu accès. J’ai a vu un monde qui était complètement différent. D’autres jeunes de ma génération ont pas pu le faire. Dans mon seul bloc à moi, de dix étages, dans les garçons, on est que deux à avoir eu le bac et à avoir fait des études après. Les autres ont été mangés par la vie. J’aurais pu être l’un d’eux. J’aurais pu finir au placard comme les autres, pas de problème, ça aurait pu arriver. Aujourd’hui j’ai fait des études mais j’aurais pu prendre une balle avec des collègues dans une voiture, ça aurait très bien pu arriver. À l’heure où je vous parle, j’aurais pu être à Nantes Nord, dans une cellule, en train de me défoncer la santé, en train de perdre ma vie, ça donne juste le vertige. Malheureusement, tout ce qui est possible, tout ce qui peut arriver au quotidien. Je sais pas. Que dire de plus. J’ai dû faire un tas d’efforts pour rejoindre les mobilisations. Je me suis engagé dans l’associatif. J’ai essayé de m’émanciper. Et puis on arrive dans la gauche radicale avec des gens qui vous disent : la seule manière d’arriver à un degré d’émancipation valable, c’est d’abandonner votre religion, d’abandonner votre culture, d’abandonner vos traditions. Je suis pas d’accord. Ma mère a sa carte au PC et quand vous la voyez, vous vous dites : ça doit être une de ces femmes soumises qui portent le voile et qui n’a pas la possibilité d’accéder à votre degré de civilisation. La gauche paternaliste et raciste je l’ai vécue dans les dents, avec des débats auprès de collègues qui sont justes affreux, dignes du Front National, de l’extrême droite. Les collègues, les camarades de la gauche radicale doivent se poser des questions sur les ponts à tisser, sur les compromis à opérer. Il y a des priorités dans la vie. Ces gens qui font partie de ma communauté — même si j’aime pas ce mot-là, j’ai pas envie de me définir par rapport à une communauté, mais je viens de là, c’est comme ça — ces gens n’abandonneront ni leur religion, ni leur culture, ni leur tradition. Mais ils ont dans leur culture les ferments pour l’anti-capitalisme, pour l’autogestion, pour l’égalité, pour un tas de valeurs que tout le monde comprend tout à fait. On n’est pas obligé d’uniformiser les choses. Et ce discours condescendant, de la part en tout cas de la gauche radicale, il est insupportable. Et là il y a un gros travail à faire. Ce qui a été fait par exemple en Amérique Latine avec des gens qui étaient catholiques, très fervents catholiques, et qui se sont engagés dans des luttes anti-capitalistes, contre les pouvoirs tyranniques, contre la dictature, eh bien c’est possible. Et ça va être nécessaire ici. Parce que sinon on va avoir des gens qui viennent de la petite et de la moyenne bourgeoisie et qui vont proposer une nouvelle révolution en laissant de côté les gens des couches populaires, ceux qui morflent. C’est-à-dire en laissant de côté ceux qui sont massivement concernés et sans qui la lutte ne peut pas être victorieuse. Je sais qu’il y a beaucoup de valeurs auxquelles on est attachés quand on est notamment dans la gauche radicale, des choses qu’il ne faut pas, qu’il faut essayer de ne pas, j’ai plus mes mots, désolé, des choses qui sont pas négociables. Mais pour que la lutte réussisse. Pour qu’on arrête de nous envoyer les schmitts sans arrêt. Je sais pas. Je sais que ce qui fait trembler clairement le pouvoir : c’est que demain, les gens qui ne sont pas politisés, ici, dans nos quartiers, accèdent à un certain degré de politisation et comprennent qu’ils sont exploités. Malgré les belles tours, malgré les rénovations. Ici au nouveau collège Sophie Germain, avec des millions d’euros qui ont été investis, on a aujourd’hui plus de soixante-cinq pour cent d’échec, c’est inacceptable. Tous les gamins, tous mes petits frères qui sont ici, là, maintenant : en gros ça veut dire qu’en terme de probabilité ils sont voués à des voix de garage. Il y en a qui vont décrocher tout de suite et ça va encore alimenter les prisons, c’est plus possible, c’est plus possible. Aujourd’hui, encore, là, tous mes petits frères qui sont encore là, la plupart maintenant je les connais même plus, ils sont devenus ultra-violents. Parce qu’on laisse faire. On a aucune ambition pour eux. On a également, je sais pas, on pourrait dire plein de choses, sur ce quartier. On nous vend un quartier rénové, on fait de la promotion pour que des gens viennent s’installer ici, on vend des belles vues à des gens qui seront assez fortunés demain pour acheter des appartements ici. Demain, ma mère, ma mère qui est là depuis trente piges, elle peut se faire expulser parce qu’elle a pas payé deux mois de loyer. Comment ce monde-là est-il possible ? Elle a dû payer son appartement au moins trois fois. Demain, elle est expulsable comme quelqu’un qui vient d’arriver il y a un mois. Comment je peux, comment est-ce qu’on peut juste comprendre ce monde-là comme étant normal. Alors oui, il va y avoir des efforts à faire. Et je l’ai déjà dit récemment dans une rencontre avec des gens de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, moi j’ai jamais vu aucun révolutionnaire, aucun rouge, aucun utopiste venir ici dans mon quartier. On a juste mangé tout seuls. On vient juste nous voir avant les élections pour nous dire votez, votez pour le Parti Socialiste, votez pour le PC ou les autres partis. Et après on nous oublie. Et quand on va voir les parlementaires dans leurs bureaux, on les surprend pour le coup. Quand on va leur dit eh bien voilà, qu’est-ce que vous avez fait ? Quand on leur dit votre décision, on est pas d’accord, ils sont surpris. Mais ça c’est personne qui le fait en vrai. On essaye de se bouger, mais c’est difficile. Il faut d’autres modes d’assemblée. Il faut tout réévaluer. Il y a quelques années nous a convoqués dans le quartier pour des commissions d’écoute et de concertation, des réunions de concertation en gros. On a eu le maire avec des architectes, le maire ou ses larbins avec des architectes, des urbanistes, qui sont venus nous expliquer que voilà ça va être super, il va falloir choisir entre la peinture verte et la peinture jaune et c’est tout. Tous les projets qui avaient été proposés par les habitants, le peu qu’il y en avait, aucun n’a pas été écoutés. Va falloir faire des efforts énormes. Et c’est celui qui a une conscience politique, c’est celui qui se sent avoir cette responsabilité, c’est à lui de faire les efforts. Nous, dans les quartiers, on a de l’énergie à revendre. Il y a un vent de révolte. Il y a les ferments pour demain faire changer les choses. Prendre la parole à Nuit Debout et dire eh bien voilà c’est sympa, on va passer un printemps rigolo, ça m’intéresse pas. Ça veut dire que demain, si on veut vraiment construire quelque chose de durable, il va falloir réfléchir aux liens à établir entre nous. Faire des liens avec les familles, avec les gens qui sont des maraîchers ou qui font un peu d’agriculture biologique, je sais pas, rencontrer les familles, celles qui morflent le plus par exemple, emmener des jeunes peut-être faire des ateliers, des choses comme ça, ne plus passer par les institutions subventionnées, par les associations para-municipales, on peut se débrouiller tout seuls, directement, il y aurait plein de choses à dire. Il y a plein d’éléments. Vous imaginez bien. Quand on a vécu aussi longtemps ici, on a vu des choses, sans forcément pouvoir tout dire comme ça. Voilà, tenez bon en tout cas. Merci d’être venus. Mais ne vous leurrez pas. L’assemblée c’est pas forcément les façons de faire dans une culture de quartier. Il y a d’autres façons de se mobiliser. Voilà, tenez bon, c’est tout. »
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