
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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35 mars 2016. 15h00. Square de la Psalette. Derrière la cathédrale. Grand soleil à Nantes avec hélicoptère qui survole la ville. Bruits de grenade dans le lointain. Slogans, cris ou chants de la manif poussés par le vent jusqu’ici, par intermittence. Adam, Ahmed, Élias, Ernesto, Moussa, Yahya, Yasser. Sont assis sur un banc et par terre autour du banc. Aujourd’hui c’est cours de français en plein air. Moussa dit qu’il a un peu de mal à respirer. Lacrymo dans l’air ambiant. Tu veux qu’on change d’endroit ? Il dit ça va aller. C’est sûr ? Il fait c’est ok, avec son pouce et un clin d’œil. Aujourd’hui, vocabulaire. Un hélicoptère. Une manifestation. Manifester. Un manifestant. Une manifestante. Le travail. La retraite. Un retrait. Une capuche. Un bonnet. Un chapeau. Une sirène. Respirer. Vocabulaire. Révision de conjugaison. Respirer. Verbe du 1er groupe. Je respire. Tu respires. Elle respire. Il respire. Nous respirons. Vous respirez. Elles respirent. Ils respirent. Respiration. Poumon. Asthme. Oxygène. Air. Pollution. Pelouse. Herbe. Vert. Bleu. Jaune. Orange. Vert. Violet. Couleurs de nos vêtements. Arbre. Ciel. Bleu. Nuage. Blanc. Gris. Noir. Soleil. Aveuglant. Banc. Dormir. Verbe du 3° groupe. Pourquoi c’est pas un verbe du 2° groupe demande Yahya. Je sais pas dit Ernesto. Mélange d’agacement et d’amusement de Yahya. On continue. Je dors. Tu dors. Elle dort. Il dort. Nous dormons. Vous dormez. Elles dorment. Ils dorment. Dans un lit. Par terre. Dans un squat. Sur un banc. Bois. Clou. Fer. Métal. Acier. Métal et acier c’est pas la même chose mais je sais pas la différence prévient Ernesto. Un bruit de grenade assourdissante, pas loin. Police. Grenade. Matraque. Lunettes. Lunettes de plongée. Caillou. Pavé. Ministre. Loi. Cathédrale. Dieu. Curé. Prêtre. Je sais pas la différence non plus entre prêtre et curé. Yahya lève les yeux au ciel et rigole. Un téléphone sonne. Élyas répond à l’appel qu’il reçoit. Incompréhension dans son regard. Ernesto projette de la peur. Élyas lui demande par geste s’il veut bien prendre l’appel. C’est Abdul dit Élyas. Ernesto prend le téléphone. Il écoute Abdul. C’est à propos du recours auprès de la CNDA, pour Élyas. Ernesto résume ce qu’il connaît et comprend de la situation : sur le document final, le nom de l’avocat n’est pas le nom de l’avocate d’abord contactée et qui avait donné son accord pour faire le recours auprès de la CNDA — recours contre le rejet de la demande d’asile déposée par Élyas. Non. C’est pas ça. En fait Ernesto comprend pas la situation. Il dit je vais téléphoner à l’avocate. Il interrompt l’appel avec Abdul. Il appelle l’avocate. Elle répond en direct. Chance. Elle dit c’est une erreur de la CNDA. Elle dit qu’elle va demander la succession à son confrère. C’est l’expression. Demander la succession. Ernesto explique à Élyas ce que vient de lui dire l’avocate. Ernesto n’est pas sûr que Élyas a bien compris. Ernesto rappelle Abdul. Il explique à Abdul ce que vient de lui dire l’avocate. Il passe le téléphone à Élyas. Abdul explique à Élyas ce que vient de lui dire Ernesto. Le visage de Élias semble se détendre. Élias semble rassuré. Pour cette chose-là. Pour aujourd’hui. Un nuage de lacrymo envahit le square de la Psalette. Fin du cours pour aujourd’hui.
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36 mars 2016. 14h00. Abdou, Ernesto, Yahya et Souleymane vont à la CAF pour une demande de RSA. C’est pour Abdou. Il a obtenu le statut de réfugié il y a peu. Yahya attend toujours la réponse de l’OFPRA. Abdou et Ernesto rejoignent un bureau où les attend un conseiller. Le conseiller a l’air gentil. Ernesto traduit en anglais pour Abdou. Abdou a tous les documents nécessaires. La demande de RSA est vite faite. Dans le tram de retour vers le centre ville, Souleymane dit qu’il aimerait bien venir vivre ici, à Nantes. C’est une grosse ville. Il s’ennuie dans la petite ville où il réside actuellement. Il vit dans un foyer, dans le nord-est de la France. Ici, Nantes, c’est une grosse ville, c’est bien. Le squat de Doulon est sous menace d’expulsion chaque jour plus oppressante.
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37 mars 2016. Vers 18h00. Sur la place du Bouffay, les CRS et les Gens d’Armes ont des conditions de travail de merde comme n’importe quelle travailleuse ou travailleur. Cependant. Le travail des CRS et des Gens d’Armes n’est pas n’importe quel travail. C’est un travail où violence et sécurité nourrissent des relations — de merde et parfois de mort — exerçant une violence à l’égard de quiconque est prêt à se battre pour défendre — ici, les droits du travail. La violence que les CRS et les Gens d’Armes exercent à l’égard des manifestantes est en relation forte et constante avec la violence que les CRS et les Gens d’Armes subissent dans la tenaille hiérarchique de leur travail — dont les droits sont aliénés à la force et à l’ordre, comme principes primordiaux. Si on descend dans la rue contre la loi travail, c’est pas parce qu’elle concerne le travail, c’est parce que la question du travail, c’est la question de l’emploi de la vie, et que le travail tel que nous le voyons autour de nous, c’est juste la négation de la vie, c’est la vie en version merde.
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