Les Filles de Louise Michel — 18 — mars | Marc Perrin

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

34 mars 2016. Journée off pour aN’Gela. À l’écart de la ville et des trois derniers jours de manifs, elle prend un car en direction de l’Ouest. Elle descend à Paimbeuf et marche vers la Loire, le long du fleuve et jusqu’au café qui depuis trois jours a changé de nom. Le Café de la Loire est devenu Début mars. Stella et Maëlle sont en terrasse. Il est 9h, 10h. Elles ont pas dormi de la nuit. Elles boivent un café après avoir servi un verre de blanc au premier habitué du matin. aN’Gela s’assoit furtivement à côté d’elles, sans un mot, sourire, comme si elles s’étaient quitté la veille et c’est le cas. Elles regardent en silence toutes les trois vers les cheminées, de l’autre côté du fleuve, tout ce fatras de tubes métalliques, la raffinerie de Donges — une ou deux flammes géantes de pétrole se balancent dans le vent. Je vais me faire un café dit aN’Gela. Puis elle passe la matinée à tenir le bar pendant que Stella et Maëlle vont dormir un peu. En début d’aprèm, aN’Gela prend un car en direction de la Turballe. Elle s’arrête du côté de la plage de Pen Bron. Une après-midi à poil au soleil. Non. Fait trop frais. Elle s’assoupit dans sa doudoune. Grain de sables dans les cheveux. Flux et reflux des vagues et du son des vagues. Elle pense un instant à Ernesto et à comment elle sent qu’elle s’éloigne de lui. Elle pense à comment elle vit désormais sans lui ou presque et comment il s’accroche en elle. Comment elle l’accroche à son cœur au nom d’une promesse d’amour qu’elles n’ont pas réussi à réaliser — et en laquelle elle croit encore. Elle pense à Lola rencontrée lors des premières manifs de mi-mars à Paris. Elle pense d’abord à son corps androgyne et frêle de cow-girl urbaine si un tel genre existe. Lola existe. Lola réfléchit avec des amies à des rendez-vous mensuelles pensées par un groupe sans hommes et dont le nom ravit aN’Gela : les amoures difficiles ne sont pas obligatoires — horizons politiques. Elle pense à Mona et à Jé, à Myriam et à Virginia. Elle pense à la truie tuée puis transformée en pâté de foie et de tête, saucissons, saucisses, jambon, poitrines fumées et côtelettes et gigot et souris. Elle pense au seau de sang touillé dans la nuit pour ne pas qu’il coagule et elle pense aux boudins qu’elles ont congelé avec Virginia, ça lui fait envie, un repas boudin-pommes-patates avec Virginia. Elle pense à Virginia comme à une amie, une sœur et une mère. À la fois quelqu’un devant toi et à tes côtés. Et qui te protège et qui transmet. Et qui apprend de toi. Qui est ton égale et ton ancêtre jeune et vieille comme toi déjà peut-être. Elle pense à la Pologne et à son père. Elle pense à toutes les filles et à toutes les hontes d’origine de leurs pères dans l’injonction républicaine à l’intégration-négation. Elle pense aux princesses et aux châteaux et aux stations balnéaires main dans la main avec son arrière-grand-mère. Et le sang des ouvrières. Et le sang des ouvriers. Elle pense aux livres qu’elle aime lire et qui l’aident à vivre. Ursula Le Guin. Dorothy Allison. Régine Desforges. En fin d’aprèm, elle marche jusqu’à la Turballe où elle se paye un moule-frites-vin-blanc et une chambre d’hôtel pour la nuit. Elle se branle longtemps, lentement et longtemps. Elle jouit fort, super fort. Super vaste, plutôt. Cette impression parfois dans certains orgasmes de faire une avec l’univers. Emoji cœur galaxie qui mouille et qui scintille.