Tenir au monde. Notule sur l’art de conter selon Walter Benjamin | Pierre-Aurélien Delabre

Dans cette courte note, Pierre-Aurélien Delabre revient sur la théorie et la pratique du conte par Walter Benjamin.

En effet, nous n’avons pas besoin de nouveaux récits*. Ils sont légion, et ils fonctionnent déjà trop bien. Mais alors, de quoi avons-nous besoin ? Faut-il renoncer à transmettre une expérience (étant entendu, depuis 1933 au moins, que son cours a chuté) ? Autant le dire sans ambages : nous avons besoin de liquider la forme qui noue affects, capacité mémorielle, ardeur révolutionnaire au grand roman des vainqueurs (infiniment reproductible, non seulement d’un point de vue technique, mais au sens de cet infiniment statique qui caractérise l’histoire bourgeoise). Cette liquidation fera place nette. Et il nous sera désormais possible de reprendre souffle.

Quelque chose, dans l’œuvre de Walter Benjamin, pose problème : ses considérations sur la magie, la tradition, l’aura sont toutes soumises à un double principe de liquidation et de sauvegarde. Magie, tradition, aura confluent dès lors qu’il est question du conte, cette forme narrative qui ne se laisse guère aisément engloutir (contrairement au roman, dixit WB, dans ses Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov). Un quelque chose d’à la fois très proche et très lointain qui nous permet d’éprouver de façon tangible le tragique de l’histoire comme irréductible à sa répétition. Un quelque chose de matériel et de dérisoire qui parle à notre cœur d’une façon si saisissante. Un quelque chose qui circule entre les générations, et dont la circulation semée d’embûches déforme et informe toujours le contenu.

La parole du conteur, car elle est incarnée et vivante, se fait actualisation d’un héritage qui excède la maîtrise que ce dernier peut avoir de ses matériaux narratifs. Sa technique est viscérale, évide les manières de l’écrit de ses ornements, de ses petits effets. Une technique en situation, donc, une méthode. Car rien ne saurait advenir sans cette voix si singulière et si générique à la fois (ce qui n’a rien d’un paradoxe, à moins de condamner la littérature à tourner en rond) et sans l’adresse surtout qui la maintient en vie (le conteur accomplit sa besogne sur des places hostiles et familières). C’est un retour au langage qui use la langue, instrument sans cesse ajusté à la nécessité du lien. En ce sens, le conte, dont la trace écrite n’est qu’un stade d’achèvement provisoire, interdit de se complaire dans un culte de l’auteur, une canonisation du texte. L’inachèvement qui le caractérise garantit sa vitalité, sa postérité même, par-delà toute institutionnalisation du récit, petit ou grand.

C’est lors de la longue saison d’été 1932, également initiatrice de son Enfance berlinoise, que WB rédige Au soleil, un petit conte qui tente de retenir, à l’ombre des pins ou sous le feuillage pudique d’un amandier, le souffle d’une expérience immémoriale. Un an plus tard, lorsqu’il retourne à Ibiza, l’Europe est plus que jamais en sursis, et avec elle plus de 6 millions d’âmes juives, tziganes et homosexuelles. Il détecte alors les signaux d’une transformation profonde des formes de socialité insulaire : les confins de cette Europe malade sont désormais assiégés par une « sorte de bohème » — caste ayant toujours constitué l’avant-garde de l’accaparement des territoires périphériques par une bourgeoisie d’abord démissionnaire (la bourgeoisie culturelle de gauche), puis conquérante (les grands investisseurs et la petite-bourgeoisie de droite dont elle est la cible). La destruction des marges, plus encore que la militarisation des grands centres urbains, voilà pour l’un des aspects saillants de la même catastrophe.

Que reste-t-il d’une expérience quand tout ce qui a pu en garantir l’effectivité — ses forces vives, un certain agencement socio-historique, les moyens d’en assurer la circulation — est à l’état de débris ? Comment, tout en refusant rigoureusement la séduction du mythe (réactionnaire), renouer avec une tradition (celle des opprimés) dont les protagonistes sont sans cesse arrachés à une espérance de paix et de justice par la main froide du capital et les horreurs des guerres impérialistes ? Voici l’état du problème obsédant WB jusqu’à l’ultime frontière, la seule qui lui fut alors franchissable et dont Brecht aime à rappeler que le franchissement volontaire constitua la première perte véritable que Hitler fit subir à la littérature allemande. Cette tradition, à laquelle ne cesse de se référer WB depuis son « tournant » (Wendung) communiste de 1924, n’est ni indéterminée ni strictement mémorielle : elle repose sur l’action commune de celles et ceux qui se sentent unis par une même exigence de justice au cœur des ténèbres, une exigence qui ne saurait être ajournée au seuil d’un improbable avenir, mais renouvelée obstinément devant nos morts. Une telle conception de la tradition fonde une idée neuve du communisme et de son action, elle est ce qui tient lieu de monde au sein du monde lui-même, ce à quoi nous devons tenir sous peine de ne plus tenir à rien.

Mars 2025.

* J’emprunte cette formulation à Renaud-Selim Sanli qui a notamment développé cette hypothèse à la fin de « Un monde nerveusement libre ? Tactiques sensorielles du technofascisme », paru au sein de la revue Trou noir (Pulsions fascistes, n°5, 2025).