Les Filles de Louise Michel — 17 — Mars | Marc Perrin

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

2 mars 2016. 1 heure du matin. Ernesto solo rue Gosselin. Pas sommeil. Reprend son étude sur Quintane. Derrière la maison, au-delà du fond du jardin, régulièrement et toutes les heures et comme tous les jours de l’année, des Chronobus foncent à toute vitesse sur le bitume de la route Saint-Joseph. Ernesto regarde sur internet une conférence que Quintane a donné en 2014. Titre de la conférence : oubli ET littérature. Au début, Quintane insiste sur le fait que dans le titre c’est le mot ET qui lui importe. ET — conjonction de coordination — un mot qui fait lien. Un mot qui articule et met en relation. Elle dit que c’est la relation et comment elle est produite, et aussi l’attention aux relations produites, ou l’absence d’attention, elle dit que c’est qui importe dans ce qu’elle veut dire. À un moment donné, Quintane fait le lien entre deux pages de deux sites internet qui parlent d’un même lieu, le camp des Milles — ou la tuilerie des Milles —, à Aix-en-Provence. Chacune des deux pages internet informent sur le lieu mais chacune informe sans relation avec l’autre page et son autre point de vue. Quintane met en relation la différence des points de vue. Elle cherche à défaire le travail de séparation qui a été fait entre ces deux points de vue. Elle cherche à penser avec la relation : ici, la relation entre la mémoire ouvrière et sociale d’un côté, et la mémoire de la Shoah comme paradigme paroxystique moderne de l’horreur et de la tragédie de la grande Histoire, de l’autre côté. Ernesto se rend compte qu’il a écrit le mot paradigme, ça le fait bien marrer, ça le fait chier, il sait que la paysannerie perdue de papa est là-dedans, il ne s’arrête pas là-dessus plus longtemps. Ce qui manque, dit Quintane, c’est la relation entre ces deux pages. Ce qui manque, c’est la relation entre ces deux mémoires, et ce que cette relation pourrait produire de pensée. Ce qui manque, c’est la mise en lumière d’une relation entre deux réalités et vérités historiques relatives à ce lieu. Ce qui manque, c’est de mettre en lumière la relation entre l’histoire sociale et ouvrière et l’histoire étatique et raciale. Voilà, mon boulot dit Quintane c’est de mettre en lumière des liens laissés dans l’ombre, de mettre en relation des points de vue et des faits qui font chacun le boulot dans leur coin, séparément. Parce que c’est ça le problème : chacun fait son boulot de son côté. On ne pense pas de la même manière selon que l’on regarde depuis la séparation ou depuis la relation. On ne vit pas de la même manière selon que l’on vit avec la séparation ou dans et par les relations. Dans la conférence de Quintane, il y aussi ce moment où elle parle des textes que Walter Benjamin a travaillé pour un livre sur Baudelaire. Elle cite une phrase. La catastrophe, c’est que cela continue comme avant. Sur la route Saint-Joseph, au-delà du fond du jardin, un Chronobus de la ligne C6 apparaît puis disparaît entre deux maisons, filant vers le sud. Les Chronobus sont des bus conduits par des femmes et des hommes sous injonction à tenir la cadence. Aux heures de pointe, un Chronobus doit arriver toutes les cinq minutes à chaque arrêt de la ligne. Aux heures de pointe et toute la journée y compris la nuit l’injonction produite entraîne des conduites à risque avec le stress et les dérèglements psychiques conséquents. La société Tan a pour slogan Ma vie sans arrêt.

33 mars 2016. 20h00. Ernesto entre dans le Lieu dit Unique — scène nationale de la ville de Nantes — pour assister à la représentation d’une pièce chorégraphique de Anne Teresa De Keersmaeker. À peine est-il entré dans le hall de l’ancienne usine que la phrase de Benjamin citée par Quintane et entendue la nuit dernière lui remonte à la gueule : fuck la classe ouvrière et sa mémoire piétinée sur l’autel de la Culture. Non. Pas celle-là. L’autre : La catastrophe, c’est que cela continue comme avant. Oui. Celle-là. À peine Ernesto entre-t-il dans le hall de l’ancienne usine qu’il sent son corps attaqué par la catastrophe. Ah mais dis donc ici c’est tout mort, c’est tout vieux, c’est tout comme avant et tout mort et tout vieux. Ici, les personnes sont vieilles, toutes, et toutes elles sont mortes, et toutes elles sont blanches et pâles et rouges avec dans leurs petits sacs à dos et dans leurs cœurs plein de richesses en billets symboliques et puces matérielles. Ici, se dit Ernesto, tout le monde est mort, tout le monde est vieux, tout le monde est comme avant, ça se voit, ça se sent, ça se respire et moi-même ici je suis tout vieux, tout mort et tout blanc et tout pâle et tout rouge, avec dans mon petit sac à dos et dans mon cœur plein de richesses grasses et sèches avec billets symboliques et valables et ma carte bancaire matérielle et cette réalité toute morte et toute vieille et toute comme avant, mais, comment est-elle supportable. Elle n’est pas supportable. Bien sûr que si,elle est supportable. Comment et pourquoi est-il encore supportable à Ernesto de fréquenter des lieux qui produisent et entretiennent de telles conditions de relation. Morte. Blanche. Riche. Vieille. Avec mon fric et ma race & ma rage de mémoire prole piétinée. La raison, c’est l’art d’organiser les bonnes rencontres. Okay. Les bonnes rencontres ont besoin de relations vivaces entre corps vivantes et corps mortes, corps blanches & corps non-blanches, corps de frics & corps sans un. Okay. Ernesto. Ne sait-il vraiment toujours pas de quoi il a précisément peur ? La peur, c’est pas compliqué, c’est quand t’es pas au bon endroit. La peur te signale que tu n’es pas au bon endroit. C’est tout. Ah bon ? Ernesto sent son corps qui se tétanise. Il ne comprend pas qu’il n’est pas au bon endroit. Ernesto a le cœur tétanisé. Il ne peut pas réfléchir, tétanisé. Personne ne peut. Il ne peut pas comprendre que Benjamin ne lui sera jamais d’aucune aide pour vivre s’il vit d’abord avec les textes de Benjamin — ou avec ceux de Quintane, ou avec ceux du Comité Invisible ou avec ceux de Spino ou avec n’importe quel autre texte qui lui enflamme la tête — , d’abord avec les livres et ensuite allant chercher dans la réalité matérielle sociale de la rue les rapports de forces humaines, allant, chercher des possibilités de vivre dans cette réalité, et, être alors en accord avec les livres. La réalité n’est pas en accord avec les livres. Ernesto ne comprend pas combien il est seul avec les livres. Ne reste pas seul, Ernesto. J’y arrive pas.