Les Filles de Louise Michel — 16 — Mars | Marc Perrin

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

[C’est le mouvement contre la Loi Travail. Ça pète un peu de partout. Les Filles de Louise Michel & aN’Gela rejoignent Nantes pour les manifs. Ernesto & Yahya font des travaux dans le garage derrière la maison rue Gosselin. Il y a des relations entre masse, mouvement, travail, amoure, casse & nécessité d’un temps long pour bâtir. Ça, c’est les grands mots de Ernesto, qui soigne en lui comme il peut la tension entre idéal et réel. Il continue d’étudier l’œuvre de Nathalie Quintaine, aussi. À la fin, la chute de l’Empire n’a pas lieu.]

30 mars 2016. 2 heures du matin. Nantes. Les Filles de Louise Michel font tourner bières et joints et boissons chaudes et glacées derrière la maison rue Gosselin. Elles sont arrivées dans la journée par grappes de camarades — à pied, en camionnette, en vélo, en trottinette ou en train. aN’Gela a pensé que c’était pratique de se retrouver ici. Pas loin de la gare, en bordure de la ville. Et aussi aN’Gela voulait revoir Ernesto. Savoir si Ernesto avait réfléchi depuis la dernière fois. Non. Pas vraiment. Hors sa lecture de l’Éthique, du Comité Invisible et de Nathalie Quintane, Ernesto a pas réfléchi à grand chose. aN’Gela raconte à Ernesto comment elle, elle a réfléchi. Comment elle a découvert sans dictionnaire la définition de femme libre avec Virginia. Une définition super simple, tu vas aimer. aN’Gela la traduit à Ernesto en terme ontologique 🙂 . Femme libre signifie que mon être, Ernesto, ne se définit plus par les relations qu’il entretient avec le pouvoir des êtres mâles en tant qu’être mâle. C’est tout. C’est l’énonciation d’une quête plutôt qu’une découverte, je te l’accorde. Un changement de paradigme comme il est écrit dans tes livres. C’est un cadeau que je me fais en tout cas. Un cadeau que je te fais aussi si tu veux l’accueillir. Ernesto comprend les enjeux. Ça l’excite. Il comprend mais la compréhension en lui ne dure pas. Ne s’incorpore pas. Elle s’évapore. Il dit oui je comprends. Mais. En lui : 1) règne le besoin de sa mama reine de toute les consolations ; 2) règnent les larmes et la colère et la peur de son papa pas roi chassé de la paysannerie natale ; 3) règne l’idéal fantasmatique de la possibilité d’une insurrection ; 4) tout ça entremêlé de manières floues et confuses. Il voit aN’Gela revenir à lui mais non. aN’Gela ne revient pas à lui. Elle vient là où ça chauffe et où les filles qu’elle aime et qui l’aiment ont choisi de venir faire chauffer les manifs qui s’annoncent. Elle vient là pour parler femme libre avec Ernesto. Voir ci-dessus : 1 + 2 + 3 + 4. Là où Ernesto peut-être a un peu bougé ces dernières semaines, c’est qu’il commence à comprendre que son besoin de mama reine de toutes les consolations ne peut être assouvi par aucune autre femme que la mama de son enfance — et cette mama : n’existe plus. Ce savoir cependant n’est pas n’est suffisant, et ne change rien à l’affaire : le besoin de mama reine de toutes les consolations perdure. Même si Ernesto est désormais capable de ne pas en appeler à mama reine de toutes les consolations. Même s’il est capable de taire cet appel, cet appel en lui perdure et prend toute la place, confusément. Sans doute c’est l’insistance de cet appel qui empêche à toute compréhension de s’incorporer durablement dans Ernesto. Soit c’est l’appel qui perdure, soit c’est la compréhension qui s’incorpore. Quant à la paysannerie natale perdue de papa. Quant au fantasme idéal insurrectionnel. Ernesto regarde aN’Gela qui sort de la maison et rejoint le jardin avec une grande marmite fumante. Sous le prunier, les filles sont assises au sol, plus ou moins en cercle autour d’un feu où crament des palettes qui réchauffent. Elles se marrent. Elles échangent des infos sur des rendez-vous pour demain, pour les jours suivants. Elles préparent des sacs en se passant des objets. Ernesto regarde Etna qui s’allonge au sol et ferme les yeux. Il imagine que Mahra pense à Iui qui n’a pas pu venir, que Ana se demande si Uürs sera là demain. Puis. aN’Gela s’assoit à côté de Lucie et s’amuse avec une branche de laurier tombée au sol. Elle en casse un morceau, creuse avec le bois un petit trou dans la terre, devant ses deux pieds croisés. Elle crache dans le trou. Elle recouvre le crachat avec la terre. Elle sourit. Ernesto l’imagine en train de réciter un sort, une prière. Ana et Sara et Mahra commencent à danser à côté du feu. Et vite c’est l’heure de partir. Les filles rejoignent le campement du côté des Landes, au nord de la ville. Au moment de se dire au revoir, Ernesto se prend les pieds dans un mélange d’attention et de distance à l’égard d’aN’Gela. Ah demain, oui. À tout à l’heure. Puis il rejoint son petit bureau à l’étage. Pas sommeil. Il reprend sa relecture serrée du Peuple de Maurel.C’est un texte de Nathalie Quintane publié dans Les années 10, qui prouve que Nathalie Quintane a écrit À nos amis du Comité Invisible (smiley). Ernesto recopie un passage : « Peut-être y a-t-il quelque chose qui pourrait nous rappeler, quand le besoin s’en fait sentir, qu’une insurrection (ou une révolte, ou tous les noms plaisants que l’on accorde à ce genre d’événements) est un acte politique de plein droit, et non une anomalie psychologique : ce quelque chose, c’est la grammaire, ou pour mieux dire, un choix de grammaire — car il y a des grammaires, et non la grammaire comme il y a des insurrections et non la insurrection. Ainsi dit-on la insurrection (comme on affirme la littérature) comme s’il s’agissait de l’événement ultime, ou du stade ultime de l’événement : un pic, un sommet — après lequel, forcément, cela ne pourrait que redescendre ». Après lequel il faudrait reprendre la vie normale. Comme si la possibilité d’une insurrection était séparée de la vie normale. Il n’y a pas la vie normale d’un côté et l’insurrection de l’autre côté. Il n’y a pas la vie normale d’un côté et de l’autre côté l’abolition du travail, le surgissement de l’amoure, que sais-je. Une insurrection, une amoure, un travail. Sont constitutifs parmi tant d’autres choses de ce qui peut avoir lieu dans la réalité de nos vies. Une insurrection, une amoure, un travail. Ne sont pas du registre de l’exceptionnel. Elles sont du registre de la perfection. Il n’y a pas la perfection d’un côté et la réalité de l’autre côté. Il y a des fêtes. Il peut y avoir des fêtes. Il y a des abattements, des malheurs, des joies, des naissances, des morts et des colères et quoi. Il y a des moments variés qui structurent et traversent et transforment nos vies. Des moments de vie dont les intensités sont variables. Et la perfection n’est pas une chose ou un moment que l’on atteint. La perfection est une chose dans laquelle on se meut. Comme on peut. Elle est une chose qu’on participe à modifier selon comment on s’y meut. Comme on peut. La perfection est une chose qu’on participe à modifier selon les lieux et les personnes qu’on y fréquente. Selon les manières que l’on a de s’y fréquenter.

31 mars 2016. 16h00. Dans les rues de Nantes c’est un cortège monstre avec chants, banderoles, masques noirs et multicolores. Et vite le gaz lacrymo. Puis les coups de matraques. Les blessures. Et là du sang. Et la peur dans le corps d’Ernesto quand il se retrouve tout seul dans le nuage de lacrymo. On voit plus rien. On étouffe. Ça arrache la gorge. Où sont les filles ? Au loin, derrière le nuage, tirs de flashball, grenades assourdissantes, ou bien grenades qui se fragmentent et produisent un souffle qui te défonce la poitrine, ou bien… grenades avec dedans des morceaux de caoutchouc dur comme du métal — et les morceaux qui partent en éclat, blessent les corps qu’ils atteignent. Où sont les filles ? Des silhouettes. Balancent de la caillasse et improvisent des barricades avec les grillages des chantiers publics qui parsèment la ville. Des poubelles crament. Ernesto voit des arrestations, aux deux angles opposés du carrefour des trams. C’est quoi ce sang. La peur. Va-t-il donc falloir une morte ou un mort pour qu’ils arrêtent ? Un trac poussé par un coup de vent arrive au pied d’Ernesto :finissons-en avec les mythologies du pacifisme festif (smiley étoile noire) La poursuite, l’approfondissement de cet ensemble de pratiques nécessite de propager les techniques d’auto-défense, de s’approprier le matériel adéquat pour tenir en respect les différents appareils répressifs, et les empêcher de nous maintenir ainsi dans un état d’impuissance apeurée. Une porte cochère s’ouvre pour un refuge. Ana et Sara attirent Ernesto derrière la porte. Elles ont les yeux rouges cramés. Sérum phy. Tu en veux ? Vous savez où est aN’Gela ? La manif est partie du côté de la Loire, derrière la piscine. Viens avec nous. On s’est données rendez-vous ce soir à Malakoff. C’est déjà la nuit. Étoiles, étrangement scintillantes dans le ciel. Feux et mortiers d’artifice au pied des tours et ripant sur les façades en étage. Quartier Malakoff. Quartier Bellevue. Quartier Dervaillières. Sur les murs de la préfecture. Stop. Souffler. Je rentre. Je préfère rentrer. On t’accompagne. Non, ça va. On t’accompagne. Okay.