
Pierre Tonachella est réalisateur et poète. Dans ce fragment d’un poème au long court, il opère un retour à la première personne pour mieux ressaisir, par-delà les fissures personnelles et les luttes défaites, notre destin commun.
Je suis l’élimé
Et le contrarié
Je quête les étoiles en regardant la boue
Je suis seul dans le bar
J’ai tant d’amis
Je marche sur la place du marché sous des poutres moyenâgeuses
Je prend beaucoup de temps et je voyage à peine
Je tiens à tant de gens qui ne me voient pas
Je suis l’homme sous la peau de loup qui va dans la campagne
Je suis les chiens du berger qui l’attaquent
Je suis un gars qui attend
Une fille qui attend
Des enfants qui sautent du bus
Dans le sable
La sablière
Qui mangent de l’oseille et le jaune de la pâquerette
Je suis le bouffi
Celui qui est tombé
Qui s’est arrêté
Amoureux de loin très loin
Je suis le patient
Le croupissant le piétinant
Je suis une étagère pleine
Seule
Qui attend qu’on la regarde de plus près
Une main qui se pose sur le bois frôle les couvertures prend un livre
Je suis le bateau
Provence Aragon Lombardie Chypre
Je finirai poussiéreux
Je serai couverture craquelée
Ecriture illisible
Je serai comme certains livres ici
Je serai feuille
Je suis une tête de cul
Je suis con
Mes ancêtres sont cons
Le champs pentu est beau
La cave est belle
Inhabitable mais belle
Je ne suis pas habile
Je suis mouillé
J’ai vu tous ces coins de campagne où de sombres types ont rôdé où de glorieuses poétesses sont passées où des chasseurs ont cassé la croûte où des amants ont pris la fuite
Je marche le long de la route comme un demeuré
Je suis là
Je reviens
Je ne fais que ça revenir
Je regarde toujours plus près cette herbe maudite
Et je file
Je suis face à un krak
Je suis sur la crête d’une colline on ne sait où
Je suis à la maison sur le canapé
Je caresse ses beaux cheveux châtains
Je me réveille
J’ai une tristesse immense
Je ne sais pas où je suis passé
Je n’ai plus de visage
Je ne supporte pas qu’on ne me tende pas une main
Je pleure en me souvenant
Je pleure mon coeur vide
Je pleure dans le virage
Je pleure sous les rochers
Je pleure sur un vieux boulevard
Mes amis aussi pleurent
Dans leurs chambres tout seuls
Dans l’habitacle
Dans un champ en promenant leur chien
Dans la cuisine devant la véranda
Je pleure de n’avoir plus rien qui tient
Je pleure de voir tout encore debout alors que plus rien ne tient
Je suis épuisé par ce qui nous manque
Elle est assise dans l’herbe
J’ai la tête sur ses genoux
C’est doux
Elle est la seule qui m’apporte de la paix
Même quand elle crie parce qu’elle fait un mauvais rêve
Chaque nuit un autre mauvais rêve
Elle est la seule avec qui je suis prêt à me perdre dans le temps
J’ai une grande tristesse sans elle
Et j’ai une grande tristesse pour avant
Malgré tout ce tas de bon bougres
Malgré les baisers d’avant
De ces caresses si douces
J’ai piétiné
Attendu en vain
J’ai regardé les graviers
La trace sur le terrain
La boule qui s’en va
Les yeux qui tombent
J’ai guetté le corbeau qui s’envole
J’ai guetté un autre temps
J’ai rôdé en vain
Vu de beaux sourires
De si beaux yeux
Grandes et belles dames
Visages lumineux
Déjà fatigués
Déjà
Le monde est fatiguant
La terre souffre
Le ciel se flétri
Un tas de gens ne croit en rien
J’ai couru
Me suis épuisé rapidement
J’ai regardé le beau village au loin
J’ai nagé
Suis tombé en panne sur les routes désertes
J’ai appelé on m’a répondu
J’ai tant de souvenirs
Je me souviens du cochon
Je me souviens du boudin
Je me souviens du petit veau dans l’étable
Me souviens d’y avoir été dans cette étable
Qu’est-ce qu’on a rigolé bu et mangé
J’ai vu ce petit veau naître
On s’est assoupi ensuite sur un rocher là haut au bord de la falaise malgré le vent glacial
On est arrivé en retard
J’ai vu la belle vie
J’ai vu la vie dure et froide
J’ai vu le réconfort
J’ai vu les gens qui courent et qui sautent
J’ai vu notre cause laminée
J’ai vu le soleil sur l’écorce du bouleau
Elle était amoureuse et très aimée d’amour
Très honoré par tous les hommes notables de la contrée
Et par toutes les nobles dames très redoutée et très obéie
Et elle fit ces couplets et les envoya à son amoureux
Bel et doux ami
Je puis bien vous dire en vérité qu’il n’y eut jamais un instant que je ne fusse sans désir
Depuis que je vous ai connu et vous ai pris comme fin amant
Ni anc no fo qu’eu non agués talan
Bèls dous amics qu’eu soven no’us vezés
Ni anc non fo sazons que me’n pentés
Je suis l’élimé
Et le contrarié
J’ai beaucoup
Je tangue dans le rien
Je cherche et respire entouré de si belles collines de si beaux plateaux de crevasses de rochers sculptés par le vent de chênes verts
Je connais bien cet endroit
J’y ai passé de beaux jours
Je suis seul
Je connais un tas de gens seuls
Je pense à mon ami qui souffre
Je pense au soleil sur sa touffe blonde son crâne rasé
Je pense à ceux que j’ai aimé à celles que j’ai aimé
J’ai ressenti du bonheur en aimant
J’ai été si seul après avoir aimé
Après avoir été aimé
J’ai vu des gens partir
Des gens vivre ailleurs
J’ai essayé de me souvenir de toutes ces rencontres
J’ai essayé de me conduire dans la vie en faisant honneur à ces amours connus de près comme de loin
J’ai regardé les étoiles
J’ai regardé la lune
J’ai regardé la nuit
J’ai regardé Johnny
Dans les yeux des astres brillants
Alors que la lumière des phares passaient sur leurs visages et qu’ils piquaient du nez
Leur dureté et leurs rires cachaient un désespoir immense
J’ai regardé le lichen devenir une lointaine tâche blanchâtre dans l’obscurité
Ô vents
Secouez la léthargie de cette mer rêveuse
Ressuscitez des profondeurs l’implacable convoitise
Montrez-lui la proie que je lui offre
Brisez le vaisseau
Engloutissez les épaves
Tout ce qui palpite et respire
Ô vents
Je vous le donne en récompense