
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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Transformation. Le lendemain, aN’Gela & Virginia retrouvent Myriam chez elle et toutes les trois elles découpent. Découennent, dégraissent, désossent les pièces de chair et d’os et de peau de la truie morte. Isolent la bonne graisse de la mauvaise. Détachent les jambons. Taillent le ventre. Touchent le bout de l’os pelvien. Sortent une scie à métaux et découpent à travers l’os. Retirent les épaules. Retirent les côtelettes, les filets. Utilisent un fendoir et avec le fendoir découpent la colonne vertébrale. Conservent de la viande pour la hacher plus tard. Hachent la viande. Préparent des mélanges avec viande hachée, lait, œufs, ail, poivre, sel. Préparent des carottes, des baies de genièvres, des feuilles séchées de laurier cueillies sur l’arbre derrière la maison rue Gosselin à Nantes — oh — le cœur de aN’Gela — c’est quoi ce truc ? Toutes les trois regardent la colonne vertébrale. Elles trouvent l’œil de la longe. Séparent la longe et la mettent de côté. Se servent d’un hachoir, découpent à travers les côtes. Séparent le filet des côtelettes. Retournent le filet dans le sens de la longueur. Le découpent en tranches. Modèlent les côtelettes. Commencent avec le couteau et découpent à travers l’os. Continuent avec la scie. Nettoient les éclats d’os. Retirent la graisse. Passent les côtelettes sous l’eau froide. Les nettoient au fur et à mesure. Séparent la poitrine. Enfoncent le couteau sous les côtes et découpent à travers les tissus conjonctifs — quoi ? Là, découpe, là, tout du long. Tirent sur les côtes. Laissent le cartilage. Découpent la poitrine en trois pièces. Retirent l’os du cou. Scient en deux le crâne. Grattent et raclent la chair qui reste sur la carcasse. La mettent dans un seau. Font cuire dans une marmite crâne et os. Hachent la viande. Assaisonnent. Répartissent dans plusieurs seaux. Cartilage et chair se détachent des os dans la grosse marmite. Un mélange, pour le saucisson. Un mélange, pour les saucisses et la chair à saucisse. Un mélange, pour le pâté de foie. Un mélange, pour le pâté de tête. Elles installent la machine-pressoir avec tuyau métallique tourné vers le bas. Remplissent le pressoir d’un des mélanges de viande hachée. Tournent la manivelle. La chair sort par le tuyau. Positionnent un boyau dans le tuyau. Emplit le boyau de chair. Ficellent en bout de boyau. Nouent et coupent la ficelle. Déposent les saucisses, les saucissons, chacun dans leurs bacs. Emplissent des sacs en plastique de chair hachée. Détachent la chair des os qui ont cuit dans la grosse marmite. Broient la chair et la mélangent avec les carottes et les baies de genièvres et les feuilles de laurier — oh, Ernesto. Emplissent des pots de verre et les referment avec leur couvercle étanche. Empilent les pots de verre dans un stérilisateur. Emplissent des pots de verre avec un mélange de chair et de foie et les referment avec leur couvercle étanche. Empilent des pots de verre dans un stérilisateur. Transportent des caisses et des seaux, de la cuisine à l’étable, de l’étable à la grange, jusque dans le gros frigo. Transportent plus ou moins la moitié des caisses jusqu’aux Sahus. Tapissent de gros sel le fond d’une bassine en plastique. Y déposent le jambon. Recouvrent le jambon de gros sel. Sortent le jambon du gros sel. Le badigeonnent d’un mélange poivre-et-armagnac. L’enfilent dans une chemise en tissu fin. Le suspendent dans l’écurie. Déposent le gras dans des marmites normales. Déposent le saindoux dans une marmite particulière. Allument le feu sous les marmites. Transvasent les gras fondus dans des bocaux en verre. Referment les bocaux avec les couvercles. Retournent les bocaux. Regardent les gras liquides redevenir solides. Transforment le cochon. C’est une truie. Transforment la truie en nourriture. Entonnent la Prière à La Truie.
Prières des Filles de Louise Michel — aux sœurs vivantes mortes & présentes & qui viennent. Première Prière. Prière à La Truie. Je tue La Truie et la découpe et la hache et la transforme. J’appelle mes sœurs à l’aide pour la découpe de la tête et c’est un frère qui vient. Je me jette sur la scie et le couteau que le frère manie pour nous donner son coup de main. Je tue La Truie, la découpe,la hache et la transforme et je sens une montée de haine qui me revient de l’enfance. Je tue La Truie et mon enfance et la découpe et la hache et la transforme et je tue le frère venu pour un coup de main et je tue les animaux mâles de la généalogie familiale. Je les tue et les découpe et les hache et les transforme. Ce n’est pas de la haine. C’est une rage non-maîtrisable, inconsolable. Je tue La Truie et la découpe et la hache et la transforme. Je vois les yeux et la tendresse déchirées des parents avec leurs enfants qu’on découpe. Je tue le frère et les parents et les découpe et les hache et les transforme. Je tue en lignées de fuite toutes les généalogies familiales et je les transforme toutes en Truie. Je les tue et les découpe et les hache et les transforme, et toutes lignées d’enfants qui vont avec. Je les tue et les découpe et les hache et les transforme. Je tue mes enfants, si jamais j’en ai eu, et toutes en tas de chair commun je les découpe et les hache et les transforme et les appelle à l’aide. Une seule fois. S’ils ne répondent pas, je tue les collègues poisseux. Je tue les regards de prof. Je tue les papas. Les mamas. Je les tue et les découpe et les hache et les transforme. Je tue La Truie. Je la découpe et la hache et la transforme et je transporte avec moi les cadavres et les amoures de toute une vie. Je les tue et les découpe et les hache et les transforme. Je tue La Truie, je la découpe, je la hache et la transforme avec vous, ô, mes sœurs ! Mon cœur est plein d’amoure car c’est avec vous que je la tue. Ô, mes sœurs ! Comme je suis heureuse de tuer La Truie avec vous ! Ô, mes sœurs ! Je tue La Truie et la découpe et la hache et la transforme. Ô, mes sœurs ! Comme je suis heureuse de tuer avec vous !
Virginia. Elle regarde les gestes de Myriam pendant la tuade, pendant la découpe, pendant la transformation.Elle reconnaît les gestes au fur et à mesure que lui reviennent des images de l’enfance. Les tuades avec Baruch. Les gestes de son frère suivant les fibres de la chair,maniant le couteau, maniant la manivelle, vissant les couvercles, essuyant les marmites et les casseroles. Elle reconnaît les gestes au fur et à mesure qu’elle-même sent les mouvements que sa main donne ou prend à l’usage des outils.Virginia regarde le silence de aN’Gela, aussi. Elle pense à la tuade de l’année dernière, à la présence de Laurence qui avait passé tout l’hiver au Fraisse. Cette année le cochon est plus lourd se dit-elle. Soit qu’il le soit objectivement, soit que mon cœur se soit affaibli, un peu plus encore, durant l’année écoulée.
aN’Gela. Elle pense à Ernesto. Ça l’emmerde. Ça l’emmerde de penser autant à lui mais au fur et à mesure des trois journées que durent la transformation de la truie, elle se laisse tranquille avec ça. Quand la transformation est achevée, elle quitte le Fraisse. Elle rejoint les Filles de Louise Michel sur le plateau des Sucs. Grand chantier pour la construction d’une charpente. Pour un lieu d’accueil, de replis, de répits & de riposte — sans hommes.
Virginia. Elle reprend la retranscription de ses rêves. Fume la longe et la poitrine de la truie. Et avec Myriam, un matin, attache les saucissons dans la cave de la maison. L’hiver n’a pas encore commencé et c’est déjà plein février. Virginia marche vers les hauteurs du plateau, jusqu’à la plateforme où Arian avait installé sa yourte. Elle s’assoit en tailleur. Elle peut encore le faire. Elle regarde au loin en direction du Mézenc et de l’Ardèche. Plus loin, les Alpes. Plus loin encore, l’Italie. Elle sourit comme une enfant en pensant aux ruelles des hutongs, Beijing, là où elle aima si fort cette femme, juste à la regarder, juste à venir tous les jours la regarder et manger les pâtes aux coriandre et oignons et ails et lardons de cochons cuisinées par elle, pour les ouvriers du quartier. Peut-être, cette année, l’hiver ne viendra pas.
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