
Enfance&toi est le dernier livre paru aux éditions du Sapin. Celui qui signe ce livre, Nicolas, nous invite à un « rêve Benjaminien » comme le note avec justesse son éditeur, ou bien à une « balade entre souvenir actuel et citations posées comme des jouets oubliés ». Nous sommes très heureux d’en publier ici un premier extrait.
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Un spectre hante ton corps. Il vient d’une poitrine broyée par la terreur.
Et tout à coup.
Tu es sûrement très occupé,
mais ça peut revenir.
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Aux enfants retrouvés.
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Tout près de toi, dans le lointain, ils silencent.
Il s’agit pour eux de surgir, plutôt que d’apparaître : un sentir soudain,
incongru et précis.
La pensée comme bondir.
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Que dit Walter Benjamin lorsqu’il parle de « sauver le passé » ?
Ou d’en révéler le « noyau d’enfance »…, ce cri haletant.
Quoi de l’enfant mort en nous, qui est aussi un mort-vivant ?
Nous avons envers l’enfant mort qui est en nous la même
responsabilité qu’envers les espérances toujours en souffrance
du passé.
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Manière de vivre selon le rappel des possibles, à même l’impossible.
Opacités retranscrites.
Menues ténèbres comme bouquet, réserves monstrueuses de beauté
où puiser, offrir de l’ombre à l’abri du dit-à, du fait-pour, du voulu-par…
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(Bientôt il se décale et devient autre.
Honte et peur n’ont que de minuscules racines.)
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Il ne s’agit pas de re-composer un monde perdu,
ou de « réparer » le monde (sic)
mais de garder à l’esprit l’ampleur de ce qui fut nécessairement perdu.
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Savoir que l’on est plus deep que la surface des petits événements.
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Les adultes, les adultés, ont trahi, c’est clair.
Pour prix de leur trahison, ils ont gagné du pouvoir,
et un profond sommeil d’oubli.
Quand ils causent des enfants, puisqu’ils ont le droit de causer sur tout,
ils parlent de l’Enfant comme d’un Autre. Ou d’un pantin,
inarticulé.
Ce qu’ils considèrent, c’est un Enfant abstrait.
Un enfant « mort », ou enfermé dans l’Imaginaire.
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Un enfant perdu dans la nuit noire. Comme décor.
C’est rassurant.
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Mais l’existence concrète n’est jamais assurée.
L’enfant se bricole par fragments, d’un passé indéfini,
gerbe mal foutue de commencements vagues.
Compost, humus : singularité et lien avec les autres en éclot
ainsi de rapports avec une matière plus générale,
cosmique, disons.
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La condamnation du sensible fait retour avec chaque enfant.
L’Éducation refoule, neutralise cette inclination matérielle
en la déplaçant : désodorisée, déshydratée, solidifiée, sublimée,
et enfin abstraite et convertible.
De la pâte à modeler aux phynances, en passant par le sable,
les billes et l’étalon-or.
Toute l’idéologie de la représentation comme mise à distance de la
matière concrète : formalisation comme érection de représentants
« privilégiés ».
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L’enfance anonyme, par deçà toute histoire de famille,
ne peut être représentée : pur foyer de vie, vie première,
éclatante.
Un chien que tu connais depuis toujours est effectivement CE chien,
c’est ce chien-là et pas un autre.
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Et c’est extraordinaire.