Ce que nous risquons de perdre | Michele Marchioro

Notre camarade de Volodia, Michele Marchioro, a étudié à Cuba. Il évoque ici une rencontre avec un bibliothécaire de son école et un héritage aujourd’hui menacé.

Un des premiers lieux dans lesquels j’entrai quand je suis arrivé à l’EICTV1 fut la médiathèque. Le bibliothécaire était une personne splendide, qui avait comme unique défaut de se rendre malade de bovarisme. Dans son cas spécifique se manifestait une confusion continuelle entre sa propre vie et l’œuvre de Lezama Lima, idôle obsessionnellement vénérée, et sur lequel il initia un monologue fluvial et nerveux durant un après-midi entier, celui lors duquel il me fut présenté. En bon adorateur de Lezama, il passait ses journées enfermé dans le peu de lumière filtrée de la grande salle, la seule dotée d’air conditionné (les étudiants étrangers souffrant de la chaleur, nous conservons ainsi les vieux livres et les archives en sécurité, hasta siempre!). Dans la mesure où il n’en sortait que pour récupérer ses très grasses bananes frittes à l’heure du déjeuner, nous étions dans l’obligation pour lui parler de nous soumettre à un choc thermique d’environ 15-20 degrés. Cet après-midi là, puisque je n’avais pas témoigné suffisamment d’enthousiasme vis-à-vis de Fernando Ortiz (erreur objectivement impardonnable) et encore moins vis-à-vis de Lezama (erreur subjectivement sacrilège), il adopta un moment cet air de déception mêlé de perplexité qui est celui des Cubains à l’égard de ceux qui se comportent en gringos, puis me fit voir l’archive de Garcìa Marquez. Celle-ci consistait en une étagère vétuste composée de 4 à 5 niveaux, pleine de feuilles volantes et de bibelots, abandonnés sans logique apparente au milieu de la pièce où je crois qu’elle est restée depuis que, Marquez mort, elle fut transportée de son appartement au second étage. Sans interrompre sa harangue nerveuse sur Lezama, il me mit en main le disque dur qui contenait un téraoctet de films cubains, et cet exemplaire des Veines ouvertes de l’Amérique latine que Garcìa Marquez avait conservé et que Galeano avait offert à l’école.

Cette médiathèque et ce rapport à la culture ne sont que peu de choses parmi d’autres, souvent décisivement plus importantes, que nous risquons de perdre, pour le dire simplement, et sans réussir à évaluer tout l’enjeu, pour nous également, à ce que Cuba ne devienne pas Hawaï, pour utiliser les mots de Bad Bunny. Quant à ce livre, il nous parvenait depuis le temps des géants — je le dis sans nostalgie ni désespoir ou pessimisme —, et les géants, outre le fait qu’ils savaient écrire, connaissaient bien l’histoire.

(Traduction depuis l’italien de P.A. Delabre.)

  1. L’Escuela Internacional de Cine y Televisión, soit l’École international de cinéma et d’audiovisuel de Cuba (N. du T.) ↩︎

« Tout nous est-il donc défendu hormis nous croiser les bras ? La pauvreté n’est pas écrite dans les astres ; le sous-développement n’est pas le fruit d’un obscur dessein de Dieu. Il y a des années de révolution, des époques de rédemption. Les classes dirigeantes tendent les reins en annonçant l’enfer pour tous. D’une certaine façon, la droite a raison lorsqu’elle s’identifie à la tranquillité et à l’ordre : cet ordre-là humilie quotidiennement le plus grand nombre, mais c’est l’ordre tout de même ; et cette tranquillité assure que l’injustice continuera d’être injuste et la faim affameuse. Si l’avenir se transforme en une boîte à malice, le conservateur crie, à juste titre : « On m’a trahi. » Et les idéologues de l’impuissance, les esclaves qui se regardent avec les yeux du maître, ne tardent pas à pousser les hauts cris. L’aigle de bronze du Maine, abattu le jour du triomphe de la révolution cubaine, gît maintenant abandonné, les ailes brisées, sous un portique du vieux quartier à La Havane. Depuis Cuba, d’autres pays ont également amorcé par différentes voies et différents moyens l’expérience du changement : perpétuer l’ordre actuel des choses signifie perpétuer le crime. Récupérer les ressources usurpées depuis toujours équivaut à récupérer notre destin.

Les fantômes de toutes les révolutions étranglées ou trahies au long de l’histoire tourmentée de l’Amérique latine réapparaissent dans les nouvelles expériences, de même que les temps présents avaient été pressentis et engendrés par les contradictions du passé. L’histoire est un prophète au regard tourné vers l’arrière : à partir de ce qui a été et en opposition à ce qui a été, il annonce ce qui arrivera. C’est pourquoi dans ce livre, qui veut présenter une histoire du pillage d’un continent et en même temps montrer comment fonctionnent les mécanismes actuels de la dépossession, les conquistadores sur leurs caravelles voisinent avec les technocrates en jets, Hernán Cortés avec les marines nord-américains, les corregidores du royaume avec les missions du Fonds monétaire international, les dividendes des trafiquants d’esclaves avec les gains de la General Motors. Également, les héros vaincus avec les révolutions actuelles, les infamies avec les espérances mortes et ressuscitées : les sacrifices féconds. Lorsque Alexandre de Humboldt entreprit ses recherches sur les coutumes des anciens habitants indigènes du plateau de Bogota, il apprit que les Indiens appelaient quihica les victimes des cérémonies rituelles. Quihica signifiait porte : la mort de chaque élu ouvrait un nouveau cycle de cent quatre-vingt-cinq lunes. »

(Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, traduction de Claude Couffon, Plon, 1981.)