Les Filles de Louise Michel — 14 — février | Marc Perrin

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

Rendez-vous à la nuit tombée. Ce soir, aN’Gela et Virginia ont rendez-vous avec Myriam au lieu dit Les deux bornes. Première ferme que vous voyez sur la gauche leur a indiqué Myriam. Elles y sont à l’heure du rendez-vous, la voiture de Myriam n’est pas là. C’est la nuit noire, aN’Gela conduit. Elle gare la voiture devant la partie habitation de la ferme. Une pièce est éclairée à l’intérieur. Une salle-à-manger-salon avec un écran plat super grand qui prend tout un mur. La télé est allumée. aN’Gela et Virginia sortent de la voiture. Elles hésitent à aller toquer à la fenêtre. Un tracteur quitte la route et rejoint la ferme. Phares surpuissants de la machine dernière génération. Les pneus font genre 2 mètres de haut. La lumière des phares aveuglent aN’Gela et Virginia. aN’Gela s’approche. Elle commence à dire on est des amies de Myriam on a rendez-vous avec elle. La femme dans la cabine du tracteur demande vous venez pour le cochon ? Suivez-moi. C’est par là-bas. Remontez dans votre voiture. Suivez-moi. aN’Gela et Virginia remontent dans la voiture, suivent le tracteur dans la nuit. Après une minute de route, première ferme sur la gauche. La voiture de Myriam n’est pas là. Puis arrive. Non. Ce n’est pas elle. C’est une autre paysanne. Jé. La première, celle sur le tracteur, elle s’appelle Mona. Une autre voiture arrive. Se gare devant la ferme. Cette fois c’est Myriam.

Tuade. Mona et Jé passent une corde au cou du cochon et lui entrave une patte de devant. Le cochon est une truie. Mona et Jé l’extrait de son box dans l’étable et la tire vers dehors. La truie hurle. Mona et Jé tirent et malmènent l’animale qui résiste et se débat contre le chemin que les deux femmes lui font prendre vers dehors. L’animale hurle. C’est un cri dans les aigus, très fort. Les sœurs et frères cochonnes et cochons crient dans l’étable avec elle. Mona et Jé attachent la corde qui contraint la truie, criant dans l’aigu plus fort encore, strident, le cri, ça déchire l’oreille. Elles attachent une autre corde aux pattes-arrière de l’animale. Attachent l’autre corde aux fourches-avant du tracteur de Mona. Les fourches au bout de deux bras métalliques, en position basse pour l’instant, touchent le sol trempé, la boue. La corde est attachée solidement par un bout aux deux pattes arrières de l’animale, et par l’autre bout aux deux fourches métalliques du tracteur. Mona grimpe dans la cabine. Manipule les commandes qui actionnent la levée des deux bras. Au bout des deux fourches, la corde. Au bout de la corde, les deux pattes de la truie et tout son corps lourd d’une demi-tonne de chair. Les truies ont-elles une âme ? Les bras métalliques se soulèvent. L’animale a la tête en bas dans le vide. Elle ne hurle plus. Mona et Jé tiennent les côtes de l’animale étourdie qui pend devant le tracteur. Myriam s’approche avec le couteau et le plante là où il faut dans le cou de la truie. Incision de l’artère carotide et de la veine jugulaire près de la partie crâniale du cou. L’animale hurle un dernier cri. Derniers soubresauts lourds de sa demi-tonne de chair qui commence à peser moins. Le corps de l’animale se vide de son sang qui coule dans un gros seau en plastique tenu au sol par aN’Gela et Virginia. Puis le corps de la truie ne bouge plus.

Ensuite. À l’écart de l’animale morte, aN’Gela et Virginia se relaient pour remuer son sang encore chaud dans le seau en plastique. Avec un bout de bois. Elles remuent le sang pour qu’il ne caille pas. Retirent des amalgats gluants, rouges noirs. Mona grimpe à nouveau dans la cabine du tracteur. Manœuvre pour amener la truie morte au-dessus d’une double-palette en bois. La truie est déposée sur la double-palette. Myriam et Jé défont les deux cordes qui attachaient l’animale. Mona recouvre avec de la paille la truie gisante sur les lamelles de bois. Jé dit c’est bon pour moi, je rentre. Geste fugace de la main pour dire salut. Myriam va vers aN’Gela et Virginia. C’est bon, vous pouvez arrêter avec le sang. Puis Mona enflamme la paille sur le corps de la truie. La peau grille. Les poils brûlent. Ça donne un goût de fumé à la viande dit Myriam. Mona continue le cramage des poils au lance-flamme. Myriam frotte avec la brosse d’un gros balais sans manche. aN’Gela repose le poids de sa tête dans le creux du cou de Virginia. Puis toutes les quatre, Myriam, aN’Gela, Mona & Virginia retournent le corps de la truie sur la palette. Mona va chercher de la paille, à nouveau elle l’étale sur le corps de l’animale et l’enflamme. La peau grille. Les poils brûlent. Ça donne un goût de fumé à la viande. La tête de aN’Gela. Dans le creux du cou de Virginia. Mona continue le cramage des poils au lance-flamme. Myriam frotte avec la brosse du gros balais sans manche. Puis il y a un moment de silence — assez bref. Myriam et Mona enserrent les pattes arrière de la truie dans des nœuds de corde qu’elles attachent aux fourches du tracteur. Mona rejoint la cabine. Manœuvre. Le corps de l’animale est soulevé dans le vide. Mona descend de la cabine. Elle rejoint Myriam. Toutes les deux commencent à découper l’animale. Scie et couteaux en action taillent le corps de la truie, dans la nuit où parfois une voiture passe, sur la route, devant la ferme. La lumière des phares un instant éclaire les corps vivants en action sur le corps mort. aN’Gela et Virginia réceptionne les morceaux de l’animale au fur et à mesure de la découpe. La graisse et le sang font glisser les morceaux des mains. La viande tache les vieux manteaux-blousons. À quel moment une animale devient de la viande se demande aN’Gela. Avec Virginia, elle transporte les morceaux dans les coffres des voitures. Puis dans la cuisine de la ferme, à côté de l’étable, Mona paye son pastis une fois, première tournée. Deux fois, deuxième tournée. aN’Gela & Myriam & Virginia vont chercher les billets pour payer le pastis. Ce n’est pas la truie ni sa mise à mort que l’on paye. Elles rigolent. Illégal. Interdit. On paye les tournées de pastis.

Ensuite. Dans la ferme de l’amant de Myriam, cinq kilomètres à l’Est, aN’Gela & Myriam & Virginia nettoient les boyaux de la truie de la merde qui est encore dedans. Myriam & Virginia sont dans l’ancienne étable de la ferme où sur une table est déposé le tas des boyaux de la truie. Elles démêlent le long tuyau d’intestin pour en obtenir des morceaux les plus longs possible. Elles coupent de temps en temps. Au dehors, dans le froid, aN’Gela nettoie. Rinçant les boyaux avec un jet d’eau. Myriam fait des aller-retours entre aN’Gela & Virginia mais à minuit, une heure ou deux heures, la fatigue et le froid sont trop grandes. Elles décident d’arrêter. Tant pis, on n’a pas tout nettoyé. Myriam rejoint son amant. aN’Gela & Virginia rejoignent les Sahus.