Les Filles de Louise Michel — 13 — février | Marc Perrin

Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.

[aN’Gela rejoint à nouveau Virginia au Fraisse pour continuer le repli et le repos dont elle a besoin. Virginia. Continue de raconter un peu sa vie. Dans le froid sec de l’hiver, aN’Gela et Virginia participent à la tuade et à la transformation d’une truie. Parmi les prières des Filles de Louise Michel, il y a prière à La Truie.]

Histoire de Virginia (2). Virginia dit je suis une femme libre et elle éclate de rire. Elle dit je suis et femme et libre si tant est que l’on s’accorde sur ce que veulent dire et femme et libre. Elle sourit large. Le sourire s’estompe. Petit frère Baruch a beaucoup travaillé la liberté mais je ne suis pas certaine qu’il l’ait éprouvé de manière satisfaisante dans sa propre chair. Est femme libre dit Virginia toute femme qui définit sa liberté depuis son être femme et non plus depuis les relations qu’elle entretient avec les êtres mâles en tant qu’ils sont êtres mâles. C’est une définition possible. Aujourd’hui les définitions je m’en fous. Virginia est assise au deuxième étage de la maison, dans un vieux fauteuil en cuir tout craquelé, avec à sa droite le nouveau poêle fraîchement installé qui chauffe à fond, et à sa gauche la grande fenêtre par laquelle elle peut voir le mont Aiglet, le Mézenc. Elle est avec aN’Gela revenue passée quelques temps au Fraisse. Elle sent que la mort n’est plus très loin, dans son vieux corps. Elle jouit des dernières semaines ou mois ou années de sa vie. Elle aime raconter son histoire et aN’Gela aime écouter Virginia quand elle dit moi je suis Virgnia et mon frère c’est Baruch. Les parents, c’est Ma & Ma. Elles arrivent au Fraisse on ne sait pas trop d’où, on sait juste qu’elles fuient l’inquisition blanche. C’était il y huit siècles ou cent ans. Elles sont accueillies ici. Très bien accueillies. Par une femme qui se fait appeler La Mère et un homme qui se fait appeler Le Père. Sans enfant. La Mère est une étrangère elle aussi. Je l’aime cette femme. Le père il est d’ici. La Mère, elle est en fuite, quand elle arrive au Fraisse. C’est pendant la grande chasse aux femmes. Il y a huit siècles ou cent ans. Le Père la trouve belle, riante, chatoyante & souple dans le vent comme le champ de seigle qu’il vient de faucher. La blondeur de peau de La Mère et ses cheveux long comme de l’or s’entremêlent. La Mère reçoit du Père l’accueil et la douceur et le calme et le repos et le répit dont elle avait besoin et le premier soir Le Père veut la prendre et la douceur, et le calme, et le repos et le répit sont brisées. La Mère s’enfuit avant le viol. Elle se réfugie dans une grotte à l’entrée du hameau et Le Père pendant trois ans demande le pardon. Pendant trois ans Le Père dépose chaque matin, chaque midi & chaque soir de quoi manger à l’entrée de la grotte. La Mère accepte la nourriture. Pendant trois ans La Mère accepte la nourriture et s’en nourrit. Un jour, elle dit au Père viens tu as reconstruit de la confiance. Mon corps ne sera jamais à toi si tu me veux encore laisse-moi te prendre. La Mère s’approche du Père. Elle prend la queue molle de l’homme dans sa main et la queue durcit. La Mère demande au Père de la salive. Le Père donne toute la salive qu’il a, il la verse dans le creux de sa main gauche. La Mère s’en enduit les lèvres du vagin. La Mère s’en enduit l’entrée toute entière de son sexe. Elle fait venir Le Père et sa queue. La Mère dit au Père ne jouis pas dans moi fais attention. Le Père dit tu n’as rien à craindre. Je suis de la lignée maudite sans sperme des Pères du Fraisse. Une malédiction frappe les hommes qui sont naît ici. Je suis né ici, dit Le Père. Tout homme qui naît ici né stérile de sperme c’est ainsi. La Mère et Le Père baisent pour la première fois. Dix-neuf années plus tard, arrivent Ma & Ma et La Mère et Le Père les accueillent. Baruch et moi ont sort du corps de Ma & Ma trois mois plus tard. On ne sait pas si on sort chacun*e d’un corps ou si on sort toutes les deux des deux corps en même temps. En tout cas on sort en parfaite santé. On nous fait manger du lait avec des croquettes d’agneaux. On ne miaule pas. On parle très tôt. Quand on a trois ans, La Mère tombe malade et Ma & Ma ne savent pas la soigner et La Mère meurt et l’année suivante c’est le Père, à l’identique et à la même saison. Le même affaiblissement respiratoire et les yeux qui se collent — avec la lumière et l’air qui n’entrent plus dans le corps. Le Père à son tour meurt. Ma & Ma enterrent La Mère et Le Père dans la terre meuble à l’arrière de la maison. Baruch et moi, elles nous élèvent avec l’attention nécessaire à l’élevage, mais pas trop. On les voit beaucoup toutes les deux comme si elles se concentraient sur la qualité de leur amoure à elles deux davantage que sur la qualité de leur amoure pour nous. Je ne sais pas. C’est loin. Je vois les yeux et la tendresse des parents aujourd’hui mortes dans le regard d’amour que mon frère me portait quand il me regardait, ça, je sais. Je sais aussi que je n’ai jamais très bien compris… ni la qualité de son amoure à lui, ni celle du mien, ni celle des parents. Parfois, je sens une montée de haine qui me revient de l’enfance parce que toujours j’ai cru qu’il était le préféré. Je sais que ce n’est pas vrai. Pourtant toujours j’ai eu peur qu’il soit cet enfant préféré. Et mon amoure pour lui a été alors une espèce d’opération arithmétique, tordue, pour affirmer l’égalité d’amoure donnée par nos parents. Mon frère, sur qui les yeux des parents ne se posèrent jamais qu’à moitié. C’est moi l’autre moitié. Avec ce sentiment d’être rabaissée comme une conne, un corps de con valable pour le servage sexuel et rien d’autre. Les parents n’ont jamais dit ça mais j’ai ça en moi, ça vient de loin, je garde ça en moi de l’éducation sociale qu’elles nous ont transmise malgré elles. La haine, s’il y en a, elle vient de là : il n’y avait personne à qui adresser la haine. Mon amoure pour Baruch vient de cette haine qui manqua d’objet, parfois je me raconte des trucs tordus comme ça. Mon amoure pour Baruch vient de cette haine qui manqua d’objet, et aussi de la terreur au ventre que jamais n’arrive un mot tendre, une attention douce vers moi. Une terreur de chaque jour. Une terreur si puissante et si opaque souterraine venant de tellement loin qu’elle a pris toute la place, effaçant ce qu’on me donnait. J’ai compris très tôt combien mon frère était seul. Je voyais et comment et combien il souffrait de sentiments impossibles pour lui à dire ou à vivre. J’ai une tendresse folle pour lui. J’ai toujours eu peur qu’il meure en premier. Quand on a trop peur d’une chose la chose arrive. Toujours j’ai su qu’il mourrait en premier. C’est pour cette raison qu’il fallait tant l’aimer. Virginia se tait un moment. Elle regarde au loin du coté de mont Aiglet. aN’Gela sait que Virginia regarde plus loin. Elle sait que le regard de Virginia va au-delà de ce qu’il peut voir. Loin. Très loin. Jusqu’au fleuve Jaune. Soleil Levant. Un sourire apparaît sur les lèvres de Virginia. Personne ici ne sait vraiment jusqu’où je suis partie loin et ce que j’y ai fait. Les 18 mois en Algérie et le collègue poisseux qui voulait m’embrasser dans les bureaux du ministère et m’écrasait contre les armoires du vestiaire. Ce n’est pas grave. On oublie. Non. On n’oublie pas. Je n’oublie pas le collègue du ministère. Je n’oublie pas non plus les rides si belles de la femme qui tous les jours râpait la pâte fraîche dans la petite cantine ouvrière. Dans les hutongs à Beijing. Je n’oublie aucun de ces gestes. Ni les regards de ce jeune prof à Limoges que seule ma fonction de directrice retenait à faire de la merde. Ni Rosa. Ni Féla, ni Anne ni Laurence. Oh, Laurence. Personne ici ne sait comment j’ai aimé Laurence et je ne tiens pas à leur raconter. Je suis née dans cette maison. C’est drôle. Personne ici ne sait comment j’ai voulu la mort de mon frère et des parents et de La Mère et du Père et de leurs enfants secrets. Personne. Personne ici ne sait comment j’ai voulu la mort de mes propres enfants si jamais j’en ai eu. Je suis une femme ordinaire de la tragédie patriarcale. J’ai besoin d’être vengée d’un crime plus vieux et plus grand que moi comme à peu près tout le monde. Et c’est ici que je veux mourir. Là où La Mère un jour de juin s’est faite emportée par un regard & un corps d’amour sexuel paysan et a su s’en protéger, puis le prendre, selon son propre temps de désir à elle. Moi, la native partie loin avec Ma & Ma et mon amoure Baruch, on avait 10 ans. Je suis revenue, seule, cent ans plus tard. Mourir ici. Impossible qu’on me refuse le retour. Personne ici n’a pensé à me refuser un quelconque retour. La qualité. D’un tel accueil.