
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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Ernesto. Rêveries tandis qu’il conduit. J’aime bien cette histoire de leur dieu qui s’est fait homme avec le corps de son fils et leur dieu c’est le fils + le papa et en fait ils sont trois et le troisième c’est un esprit qualifié de saint. C’est marrant. J’aime bien cette histoire. J’arrive pas à comprendre cette histoire mais je l’aime bien. C’est faux. Je l’aime pas. Je fais partie de ces enfants qui font semblant d’aimer cette histoire et de la comprendre. Je n’aime pas cette histoire. Je la déteste. Elle me prend pour un con. Je fais partie de ces enfants qui ont l’impression un peu dégueu qu’ont leur raconte des grosses blagues bien lourdes avec deux couilles et une tête qui pense qu’une femme peut être vierge et devenir maman d’un fils avec un corps de dieu sans qu’aucun corps ait foutu sa queue à lui dans son con à elle. Je peux pas supporter cette histoire où on prend les enfants et toute l’humanité pour des connes. Cette grosse blague de couilles où il est nécessaire qu’une femme reste intouchée pour qu’un dieu sans corps nommé Dieu ait un fils avec un corps est une histoire de merde. Je n’aime pas ces histoires de parentés où on te raconte de la merde pour ne pas te parler de ce qui s’est réellement passé. Sur cette merde un pouvoir germe et va régner sur toute ta vie. J’aime pas cette histoire de souffle de la parole qui peut devenir matière. C’est une manière de piétiner le pouvoir réellement magique de la parole. C’est une manière de ne pas considérer la puissance de nos langues matérielles, aussi, léchant les corps aimés désirant la lèche. J’aime pas cette grosse blague bien lourde avec deux couilles bien lourdes et un fils, unique, dont le père est un dieu nommé Dieu et dont la mère est une meuf nommée Vierge. Est-ce que ça veut dire que cette femme n’a jamais léché une chatte ou le trou de rose d’un trou de cul ou l’intérieur des cuisses d’une amante ou d’un amant ? Et quand son fils il meurt, c’est quoi cette histoire où non seulement il ne meurt pas vraiment mais en plus il revient. C’est quoi cette merde ? Il revient. Un peu comme le soleil. Mon fils, mon soleil, mon cul, ma chatte. Un fils un peu comme la nécessité de l’arrachement au continuum historique lui souffle Yahya depuis son rêve : il revient. Est-ce que l’arrachement c’est le contraire de l’attachement ? Grosse blague bien dégueu. Avec présence de la mort. Très importante la mort dans la grosse blague avec les deux couilles bien lourdes et la maman vierge avec un trou à la place du cerveau pour que l’esprit saint trouve sa place. Dans la grosse blague à deux couilles catholiques, sans la mort le fils ne peut pas revenir dans la vie et pour que l’histoire puisse continuer il faut qu’il puisse revenir alors c’est pour ça on le tue. Est-ce le retour qui nous fait tellement jouir ? Dans la blague à deux couilles avec le dieu nommé Dieu et la dame nommée Vierge et le fils unique nommée Jésus de Nazareth, le plus important de la blague à deux couilles, c’est le retour. Ou plus précisément : la possibilité du retour. Dans cette blague à deux couilles qui a besoin de beaucoup de tristesse c’est-à-dire d’un amoindrissement d’un maximum de puissances, la vie n’est pas bonne pour ce qu’elle est en elle-même mais pour la possibilité du retour qui nous sauve en passant par la mort. Dans toute blague à deux couilles catholiques, la vie est à vivre pour la possibilité d’un retour en passant par la mort, un retour unique, qui vient sauver l’humanité | toute entière | et | pour toujours. L’arrachement au continuum historique ne nous sauve de rien, souffle Yahya depuis son rêve. Il peut te faire éprouver un des aspects de l’éternité, certes. Quelque chose comme un arrachement à la durée. Avec des personnes réunies dans la communauté d’une action qui tirent à balles réelles sur des horloges, par exemple, et fondent ou refondent ainsi une communauté. Arrachement-au-continuum-historique peut être une des facettes du mot désir. Comment ? Le mot désir se mâche en bouche. Comment le désir lui-même se laisserait-il mâcher ? Ernesto sait pas. Le mot arrachement n’est pas le contraire du mot attachement. Ça il sait. L’arrachement est contraire à la reproduction, conservatrice, aliénante-réifiante-mortifère. Et les confitures. Est-ce que c’est de la bonne conservation les confitures ? Les confitures c’est pour tenir pendant les mois d’hiver. C’est bon, les confitures. C’est tellement bon qu’on en mange au printemps et en été. Les confitures c’est pour avoir un bon goût dans la bouche quand tu comprends que le printemps est dead et que tu sais pas s’il va revenir. Le printemps ne revient pas une fois pour toute et pour toujours et pour sauver une bonne fois pour toute et pour toujours l’humanité toute entière et avec elle les végétaux et aussi les animaux et aussi les petites machines, toutes les petites machines et aussi les grandes et les moyennes de toutes dimensions, les visibles, les invisibles, avec ou sans esprit. Le printemps ne revient pas une fois pour toute mais encore et encore. Ernesto dans sa rêverie pense une fois encore à ce que Félix Guattari écrivait en 1986 en introduction à son livre Les Années d’hiver : « Je suis de ceux qui vécurent les années soixante comme un printemps qui promettait d’être interminable : aussi ai-je quelque peine à m’accoutumer à ce long hiver des années quatre-vingt ! L’histoire fait quelques fois des cadeaux mais jamais de sentiments. Elle mène son jeu sans se soucier de nos espoirs et de nos déceptions. Mieux vaut dès lors en prendre son parti et ne pas trop miser sur un retour obligé de ces saisons. D’autant qu’en vérité rien ne nous assure qu’à cet hiver-là ne succédera pas un nouvel automne ou même un hiver encore plus rude ! »
Adam. Adam ne se souvient jamais de ses rêves.
Libera me. À 10h30, à Angers, Adam et Ernesto et Yahya sont tous les trois assis au deuxième rang de la salle numéro 1 du multiplexe Gaumont lorsque la projection de Libera me d’Alain Cavalier commence. Aucune parole. Des mains. Des mains sur des têtes. Des pièces d’identité que tiennent les mains posées sur les têtes. La fouille. Le contrôle. La présence policière et militaire. Un homme qui veut s’enfuir. Tente de s’enfuir. Est abattu. Puis la torture. Ernesto avait oublié la torture. Comment a-t-il pu oublier la torture. Peut-être parce qu’elle n’est pas filmée. Peut-être parce que les violences faites aux corps, les visages au moment des coups et au moment de la torture ne sont pas filmés. Comment a-t-il pu oublier. Une forme esthétique aveuglante projetée sur un écran blanc. La douleur produite. La douleur qu’une forme esthétique peut produire en regard de la douleur et de la violence qu’Adam et Yahya ont vécues dans les cellules militaires de Khartoum. La honte, alors, dans le cœur d’Ernesto. Après la projection du film, à peine la lumière revenue dans la salle, Ernesto dit je ne me souvenais pas des scènes de torture. Adam dit c’est bon, il n’y pas de problème. Adam fait un signe de la main avec son pouce. Il dit c’est ok. C’est un bon film. Dehors, tous les trois marchent le long du quai Félix Faure. Yahya parle d’un livre qu’il a lu à propos de Nelson Mandela. Adam dit ce qu’on vu dans le film, c’est ce qui se passe au Soudan. Si tu penses comme pense le gouvernement, c’est bon, mais sinon ce qu’on a vu dans le film c’est ça qui se passe pour toi. Si tu penses pas comme le gouvernement. Si tu connais quelqu’un qui pense pas comme le gouvernement. Si tu es né au Darfour. Si ta mère est concierge d’un bâtiment ou qu’elle a les clés d’un local où se réunissent des opposants politiques ou des personnes qui sont nées au Darfour. Si ton père a lavé le sol d’une maison où se sont retrouvés des opposants politiques ou des personnes qui sont nées au Darfour ou des personnes dont le gouvernement souhaite l’élimination. Adam et Ernesto et Yahya rejoignent la voiture garée le long du quai Félix Faure. Dans la voiture, Adam est assis sur la banquette arrière et Ernesto et Yahya sont devant. Ils mangent une salade riz-lentilles-kasha et le pain qu’Ernesto a préparé hier soir. Le téléphone portable d’Ernesto vibre dans la poche avant droite de son pantalon. Il regarde le nom qui s’inscrit sur l’écran de la machine. Il décroche. C’est Ramon. Ramon raconte qu’avec Josefa elles sont allées chanter avec la chorale vendredi dernier à l’Abbaye de Chantelle. C’était pour une cérémonie en l’honneur de mère Pascale Barreau, nouvelle abbesse à l’abbaye. À 14h30, Adam et Yahya sont à la mosquée, 58 boulevard du Doyenné. Et en fin de journée, un peu avant de reprendre la route pour rentrer à Nantes, Adam et Ernesto et Yahya se retrouvent devant le multiplexe Gaumont. Ils sont là, tous les trois, dans le courant d’air de la place, devant le cinéma. La lumière du jour commence à décliner. Ernesto évoque la naissance du cinéma. Il parle de Gaumont. Il dit à Adam et Yahya que Gaumont est la plus ancienne des sociétés de production cinématographique au monde. Sur la place, un vent léger. C’est vrai qu’il fait froid ici dit Adam.
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