
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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[Adam, Ernesto et Yahya vont à Angers au Festival Premier Plan pour voirLibera me de Alain Cavalier. Sur la route, Yahya fait un rêve et Ernesto qui conduit se contente d’une rêverie. Rêve de Yahya et rêverie de Ernesto dialoguent. Mémoire des morts, Dieu, communisme et catholicisme, université de Khartoum. Libera me. Projection du film. Il fait froid à Angers.]
26 janvier 2016. À 8h30 Ernesto gare sa Yzara devant le squat de Doulon. Il y rejoint Adam et Yahya qui grimpent dans la voiture. Ernesto demande si Ahmed vient ou pas. Adam dit non : il fait toujours froid à Angers dit Ahmed. Il vient pas. Ils partent tous les trois et rejoignent le festival Premier Plan. Ce matin, à 10h, une projection de Libera me d’Alain Cavalier.
Sur la route un peu après la sortie de Nantes Yahya voit des fleurs resplendissantes sur les tombes d’un cimetière. Il demande à Ernesto c’est quoi ces fleurs ? Ce sont des fleurs sur des tombes dit Ernesto. Oui ça j’ai vu mais pourquoi vous mettez des fleurs sur les tombes ? Silence. Bruit du moteur en fond sonore. Ernesto dit que les fleurs c’est là pour honorer les morts. Yahya demande et sans les fleurs il n’y a pas d’honneur ? Silence. Bruit du moteur en fond sonore. Yahya demande est-ce que vous parlez avec vos morts ? Yahya demande si tu parles à un mort par exemple moi si je meurs et si toi tu me parles est-ce que tu crois que je t’entends ? Ernesto dit non. Il dit je peux raconter la vie d’une personne qui est aujourd’hui morte et que j’ai connu lorsqu’elle était vivante. Je peux raconter la pensée d’une personne aujourd’hui morte et qui a parlé ou écrit quand elle était vivante. Mais une fois qu’elle est morte je ne peux pas lui parler. Tu ne peux pas lui parler dit Yahya mais est-ce que tu peux l’entendre? Ernesto sait pas. Il dit non. Quand Ernesto sait pas il dit non. Il dit non je crois pas. Je n’y crois pas. Je sais pas faire. Après la mort dit Yahya c’est pas forcément ce que tu crois. Après la mort dit Yahya c’est pas forcément comme dans un salon où on se retrouve pour boire le thé. Je crois pas à la vie à la mort dit Ernesto. Qui t’a parlé de vie après la mort? Yahya tourne son visage vers celui d’Ernesto puis il regarde la route droit devant eux. On ne peut pas tout savoir dit Yahya. Tout ça, en anglais. Ernesto conduit. Yahya se laisse aller dans le sommeil. Adam dort déjà. On est sur la départementale 723 entre Nantes et Angers.
Yahya. Rêve sur la départementale 723. Dans le rêve de Yahya, il y a des personnes à la peau blanche & pâle & parfois rouge dont le nom est catholiques historiques. Dans le rêve de Yahya, les catholiques historiques une fois dans la mort se retrouvent au Paradis. C’est le nom d’une boite de nuit. Elle est en pleine lumière dans le ciel et là c’est la big fiesta. Une fois dans la mort les catholiques historiques vont danser au Paradis et les fleurs, les fleurs que les catholiques historiques vivant déposent sur les tombes de leurs morts et de leurs mortes, ces fleurs sont les objets qui fleurissent par anticipation l’ambiance de la boîte de nuit. Les fleurs sont magiques, jolies, matérielles et périssables et elles font circuler de l’argent entre catholiques historiques non-fleuristes et catholiques historiques fleuristes. Dans le rêve de Yahya, il y a un homme à la peau blanche & pâle & parfois rouge qui s’appelle Ramon. C’est le père d’Ernesto. Ernesto lui parle souvent. Ramon est un acteur communiste qui va fleurir les tombes tous les ans à l’occasion de la fête catholique des mortes qui a pour nom la Toussaint. Il y va tous les ans avec Josefa son amoureuse catholique historique et toutes les deux et tous les ans elles font la tournée des cimetières ensemble. Elles fleurissent les tombes des mortes de leurs deux branches familiales, ça fait partie de leur amoure. Ramon est un acteur communiste-matérialiste pris dans une captation catholique des anciennes fêtes païennes accompagnant rituellement les changements de saisons et la mémoire du rythme des vivantes — mort, vie, dépérissement, renouveau, etc. Ramon est un acteur communiste-matérialiste à qui manque un rituel matérialiste-communiste qui répondrait à la nécessité humaine d’accompagner les modifications produites par le passage du temps. La Toussaint catholique fait très bien l’affaire. Il y a le cycle des saisons. Il y a vingt-quatre heures dans une journée. Chaque matin, le soleil se lève. C’est une expression. Une perception. C’est une traduction communément énoncée relative à une réalité astrologique qui n’a rien d’un lever. Le soleil ne se lève pas. Le soleil apparaît à l’horizon terrestre, si le ciel est dégagé. Il apparaît en conséquence d’une double rotation de la terre — et autour d’elle-même, et autour du soleil. Chaque matin, le soleil revient. Les mortes, eux, ne reviennent pas. Pour un acteur certifié 100% communiste-matérialiste, les mortes ne reviennent pas et la big fiesta n’a pas lieu au Paradis, mais par exemple: dans la rue. Par exemple, dans le rêve de Yahya, Ramon est un communiste-matérialiste parfois en action dans des événements où il peut expérimenter l’arrachement au continuum historique — parfois, rarement, très rarement. La notion d’arrachement au continuum historique est un concept plus ou moins de Walter Benjamin. Ce philosophe, et son œuvre, sont enseignées à l’Université de Khartoum dans le département histoire de la philosophie occidentale — connaître l’ennemi, chercher des alliées. À l’université, Yahya a appris que l’arrachement au continuum historique est ce par quoi est rendu possible la destruction d’un système qui fonctionnait à merveille, avec des esclaves, des races, des femmes, des pauvres, toutes muettes et serviles et si refus de servilité : battues, violées, tuées, tout roule nickel depuis des décennies et des siècles et bim, d’un coup, on arrache. On emploie le mot révolution, parfois, souvent, trop souvent. L’arrachement au continuum historique est nommé révolution pour cette raison que sa nécessité revient périodiquement. Dans son rêve, Yahya regarde le mot français révolution et se dit que c’est un bien drôle de mot signifiant ET le retour de la Terre au même point après une rotation autour du Soleil en 365 jours, 5 heures, et 46 minutes environ, ET l’arrachement à une certaine répétition, reproduction – conservatrice, aliénante, mortifère — de laquelle il est périodiquement nécessaire de s’arracher. À un moment donné, les conditions communes de vie ne sont plus communes si jamais elles l’ont été, elles sont devenues intolérables pour un certain nombre de personnes qui sont prêtes alors à couper la tête d’un homme avec deux couilles et qui pense que le peuple est une masse abrutie qui regrette le roi qu’il n’a plus. L’arrachement au continuum historique a lieu grâce à la connaissance et à la conscience de ce qui fut. L’arrachement au continuum historique arrache les existences à leur réalité intolérable, en même temps qu’il poursuit ou plutôt reprend des luttes passées. En même temps n’est pas nécessairement une expression associant deux injonctions contradictoires et perverses qui rendent folles et salopent ta vie. En même temps renseignent sur la simultanéité de deux ou plusieurs actions. La simultanéité de deux ou plusieurs actions peut participer à nourrir et faire croître une puissance nécessaire à l’effondrement de ce qui mérite d’être effondré. Dans le rêve de Yahya, et dans les livres de Walter Benjamin qu’il a étudié à l’Université de Khartoum, l’arrachement au continuum historique est plein présent avec mémoire. D’où la nécessité d’honorer les morts — en particulier celles dont on a aimé la vie. Honorer les morts pour la bonté possible de certaines de leurs vies. Bonté est un mot relatif à ce qui est bon est un mot relatif. Yahya le sait, même dans son rêve. Yahya croit en la bonté. Je crois en la possibilité de son existence rêve Yahya dans son rêve. Les tortures subies dans les cellules militaires de Khartoum n’affaiblissent en rien ma croyance. L’ignominie majoritaire à Khartoum et ici en France et partout ne saurait détacher Yahya de sa croyance. Allah akbar, murmure Yahya dans son rêve. Quiconque oppose croyance, connaissance et savoir est un tortionnaire en puissance murmure Yahya dans son rêve. Aucun. Savoir. N’est fiable. Aucun savoir déclaré fiable et fixe ne peut me venir en aide quant à ma croyance en la bonté rêve Yahya dans son rêve. Aucune nécessité d’un savoir fixe pour prier Allah. Je crois en la bonté. Je crois en l’amoure. Je crois en la matière des mots et je crois en leurs racines. Je crois aux manières que nous avons de les mâcher, de les penser, de les parler. J’apprends la langue française et je sais depuis hier que dieu est dia, die, dii, dio, diu, C’est briller. C’est la lumière. C’est le jour. Je crois à la lumière du jour. Je crois à la nécessité matérielle de cette lumière pour la persistance de la vie. Je suis un végétal non végétal. Je crois aux racines et aux pensées. Je crois à leurs multiplicités et j’éprouve leurs relations. Je sais qu’une tranche de jambon n’est pas une tranche de poulet. Je peux mâcher le mot jambon mais pas la chair du jambon. Je connais l’existence des animaux vivants et je connais l’existence des animaux morts. Je sais découper la viande que je mange en respectant les fibres de sa chair. Je sais tuer les animaux que je mange. Je sais les nourrir et les élever. Ce fut l’un de mes métiers. Je sais découper les légumes en morceaux et les cuisiner. Je connais l’existence des végétaux vivants et celle des végétaux morts. Je sais planter et semer certaines de leurs variétés. Je sais accompagner leur croissance et les récolter. Ce fut l’un de mes métiers. Je sais la fierté de ma mère et de mon père, aussi, le jour où je reviens avec ce diplôme et ce nouveau titre bizarre : docteur en philosophie politique occidentale à l’université de Khartoum. Et quand hier je finis d’agrafer avec Ernesto le pare-pluie pour la chambre-dortoir sous le toit, je suis heureux.
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