
Stalinien pour les trotskistes, révisionniste pour les staliniens, bureaucrate, réactionnaire, opportuniste, idéaliste, petit-bourgeois, imposteur, néo-classique… Peu d’intellectuels marxistes ont suscité autant de réprobation chez leurs ennemis, les bourgeois libéraux, et dans leur propre camp. Georg Lukács, né en 1885 à Budapest, mort en 1971 dans la même ville, est peut-être le plus grand philosophe marxiste du XXe siècle. Son œuvre a innervé durablement la philosophie sociale, politique mais aussi la métaphysique et l’esthétique. Ses textes ont été lus par des générations de philosophes, de l’école de Francfort de Horkeimer et Adorno à la phénoménologie existentielle de Sartre et Merleau-Ponty. La notion centrale de « réification » et sa théorie de la révolution ont forgé les cultures militantes des gauches européennes de la deuxième moitié du XXe siècle : la revue Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste en France, le mouvement opéraïste en Italie, le groupe Praxis en Yougoslavie.
Péripéties d’un intellectuel militant
L’activité intellectuelle de Lukács s’est très tôt ancrée comme la réciproque de son engagement politique. Nationaliste hongrois avant la Première guerre mondiale, il abhorre la guerre et s’éloigne de ses camarades qui, lorsque le conflit éclate, y voient un moyen d’affaiblir le joug impérial des Habsbourg. Enthousiasmé par la révolution russe, il adhère au parti communiste hongrois en 1918 et devient commissaire aux affaires culturelles de la République des conseils de Hongrie. Éphémère, cette tentative d’importer la révolution bolchévique en Europe est écrasée après 133 jours, en 1919, et le pousse à l’exil. Il se rend alors à Vienne, ville depuis laquelle il participe aux débats et luttes internes au mouvement communiste hongrois entré dans la clandestinité. En 1921, à l’occasion du Troisième congrès de l’Internationale, il se rend en Union soviétique où il fait la rencontre de Lénine. Il y retourne en 1930-31, avant de séjourner à Berlin qu’il est contraint de quitter deux ans plus tard, une nouvelle fois poussé à l’exil à l’arrivée des nazis au pouvoir. Il s’établit alors définitivement en Union soviétique où il fait l’objet d’attaques incessantes. Suspecté d’être un agent trotskiste, il est arrêté en 1941 avant d’être relâché. À la fin de la Seconde guerre mondiale, il regagne la Hongrie où il est également ciblé pour le caractère jugé révisionniste de ses textes sur la littérature. À l’Ouest, il se querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de l’actualité du marxisme ; vers l’Est, il exprime sa critique du stalinisme et de ses survivances. Impliqué dans l’insurrection de Budapest en 1956, contre le gouvernement stalinien, il est déporté en Roumanie et exclu du Parti communiste hongrois. Il ne cesse d’amplifier sa critique du stalinisme jusqu’à sa mort, notamment après la répression sanglante du printemps de Prague en 1968, qui l’amène à rédiger Socialisme et démocratisation. Ce parcours singulier dépeint Georg Lukács comme l’incarnation du « dissident fidèle à la ligne » selon Sonia Combe1, ou de l’« exilé de l’intérieur » comme le dirait Nicolas Tertulian2. Résolument communiste, il n’a jamais renié ce combat, malgré les critiques qu’il n’a eu de cesse de formuler de l’intérieur, et l’hostilité qu’il a parfois pu connaitre de la part de ses camarades.
La réception contradictoire d’une œuvre
La pensée de Georg Lukács a suscité le trouble de son vivant et la condition de sa redécouverte au XXIe siècle, à la faveur du renouveau des études marxistes, semble résider dans l’oblitération de toute une période de sa pensée. À l’inverse de Marx ou Hegel, dont on a pu distinguer une période de jeunesse et une autre de maturité, au bénéfice de la seconde, le vieux Lukács semblerait présenter un intérêt théorique et politique bien moindre que le jeune. Accusé de connivence voire d’abdication devant le stalinisme, il serait la figure tragique de l’intellectuel génial gagné par le dogmatisme.
Ainsi, la postérité retient volontiers ses œuvres de jeunesse, empreintes de néo-kantisme et de phénoménologie : son premier ouvrage L’Âme et les formes (1911), qui annonce l’existentialisme ; La Théorie du roman (1916), qui jouit désormais d’une reconnaissance académique et ouvre la voie à une analyse structurale du fait littéraire. Lukács y étudie la littérature en tant qu’expression des tendances historiques de l’humanité. Chaque roman est pour lui une figure de la conscience — pour employer une terminologie hégélienne — ou l’expression d’un certain moment de l’histoire : Don Quichotte exprime l’intériorité combattive du héros en lutte contre le prosaïsme du monde bourgeois naissant ; L’Éducation sentimentale est le roman de la désillusion et du renoncement ; Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister manifeste la recherche de l’équilibre entre les aspirations de la subjectivité et les exigences du monde objectif ; enfin, les œuvres de Tolstoï représentent le conflit entre les valeurs communautaires du monde paysan3 et les valeurs instituées par la société moderne, mais tombent également dans les écueils de la désillusion car le conflit qui y est figuré s’impose comme une contradiction indépassable. Dostoïevski représente à cette époque un idéal littéraire pour Lukács4.
L’histoire institutionnelle de la philosophie reconnaît également les écrits succédant immédiatement à sa rencontre avec le marxisme, issus du recueil Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste (1923) qu’il a pourtant désavoué des années plus tard. Dans cet ouvrage majeur pour la philosophie sociale et politique du XXe siècle, acte inaugural du « marxisme occidental5 », Lukács rompt avec le dogmatisme et l’économisme de la Seconde Internationale. Rédigé dès 1919, « Qu’est-ce que le marxisme orthodoxe ? » instaure un dialogue entre l’œuvre de Marx et la philosophie allemande de Kant, Fichte et Hegel, mais également avec d’autres courants intellectuels comme la sociologie allemande de Weber et Simmel, en vue d’opérer une critique de l’artificialisation de la vie au sein de la civilisation capitaliste dans la grande ville moderne6. « Réification et conscience de classe » s’écarte de l’analyse des mécanismes économiques pour s’intéresser au problème de l’idéologie, des relations entre les visions du monde et les classes sociales. Cet ouvrage a immédiatement été condamné par le Komintern et Lénine7, accusé d’idéalisme et de messianisme.
Les travaux des années 1930 et 1940, récemment traduits en français, souffrent du discrédit qui frappe la pensée marxiste de cette période communément désignée sous l’appellation approximative de « stalinisme ». Ils font pourtant état d’une philosophie complexe qui a le désir de penser ses contemporains et d’aiguiser les armes de la critique, en politique comme en esthétique. Les écrits publiés entre 1932 et 1940 rassemblés en un ouvrage intitulé Problèmes du réalisme, s’inscrivent dans cette période dont la connotation paraît d’autant plus évidente que Lukács est en exil à Moscou, travaille à l’institut Marx-Engels et participe à la vie intellectuelle soviétique. C’est ainsi qu’il rencontre Mikhaïl Lifshitz, spécialiste de l’esthétique classique (Winckelmann, Lessing, Schiller, Goethe, Hegel) et éditeur de recueils rassemblant les textes de Marx, Engels, Lénine, relatifs à la littérature et à l’art, qui a une influence majeure sur Lukács. À cette époque, Lifshitz lutte à la fois contre le « modernisme » (l’art « de gauche » des années 1920) et contre le « sociologisme vulgaire » (un matérialisme mécaniste issu du positivisme qui s’érige en marxisme). Ensemble, Lukács et Lifshitz expriment leur conviction en une esthétique marxiste autonome qui procèderait logiquement du matérialisme dialectique et historique8. Lukács est un immense lecteur et ses écrits de théorie et de critiques littéraires montrent une érudition peu commune chez les philosophes qui examinent le domaine de l’art. Pourtant, il est également d’une sévérité sans appel lorsqu’il s’agit d’élucider le sens éthique et politique de certains procédés esthétiques. En atteste, notamment, sa critique sévère de l’expressionnisme ou du naturalisme dont il considère que le Réalisme socialiste en constitue un prolongement.
Nous y reviendrons dans une section consacrée à la querelle dite du réalisme qui introduira le premier numéro de notre revue (à paraître cette année), avec des contributions de Galatée de Larminat (sur Adorno et Lukács), Pierre-Aurélien Delabre (sur Benjamin), Frédéric Neyrat (sur Kracauer), ainsi qu’un entretien avec Olivier Neveux (dans lequel il sera question de Brecht, de ses héritages, de son actualité).
- Cf. Sonia Combe, La Loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel », Le Bord de l’eau, 2019. ↩︎
- Cf. Nicolas Tertulian, Pourquoi Lukács ?, Maison des sciences de l’homme, 2016. ↩︎
- Ces valeurs sont incarnées par Platon Karataïev dans Guerre et Paix, Fiodor dans Anna Karénine et Guérassime dans La mort d’Ivan Ilitch : trois « moujiks » caractérisés par leur rapport à l’action, au travail, à la vie, à la mort, et érigés par l’auteur en modèles éthiques. ↩︎
- « Chez Tolstoï on a pu voir les pressentiments d’une percée vers une nouvelle époque de l’histoire mondiale, mais au simple niveau de la contestation, de la nostalgie et de l’abstraction. Avec les œuvres de Dostoïevski, ce monde nouveau se trouve pour la première fois défini loin de toute opposition contre ce qui existe, comme pure et simple vision de la réalité. Aussi bien, ni Dostoïevski ni la forme de son art n’appartiennent au cadre de cette étude; en vérité Dostoïevski n’a pas écrit de romans et la disposition intérieure de son acte de structuration telle qu’elle se manifeste dans ses œuvres n’a rien à voir, ni pour l’approuver, ni pour le refuser, avec le romantisme européen du XIX siècle ni avec les diverses réactions, tout aussi romantiques, qui se sont élevées contre lui. » (Georg Lukács, Théorie du roman, Denoël, 1968, p. 155.) ↩︎
- Formule de Perry Anderson dans Sur le marxisme occidental (Les Éditions sociales, 1025), reprise par Maurice Merleau-Ponty dans Les aventures de la dialectique (Gallimard, 1955, chapitres 2 et 3, p. 46-105). ↩︎
- Cf. Max Weber, L’Éthique Protestante du capitalisme, 1905 ; Georg Simmel, Philosophie de l’argent, 1900. Voir aussi Michael Löwy, La Cage d’acier. Max Weber et le marxisme wébérien, Stock, Collection « Un ordre d’idées », 2013. ↩︎
- « Son marxisme est purement verbal ; sa distinction entre tactique défensive et offensive artificielle ; il ne donne aucune analyse concrète de situations historiques précises et déterminées ; il ne prend pas en compte ce qui est le plus essentiel » in Lénine, V. I., Kommunismus, 1920b, p. 165. ↩︎
- Lukács s’évertue à démontrer, contre Franz Mehring, que la « shakespearianisation » du drame moderne préconisée par Marx, par opposition à la « schillerisation » de ce drame cultivée par Lassalle, n’était nullement une affaire de gout. Cela découlait nécessairement de l’ensemble des jugements de Marx. La prédilection de celui-ci pour Cervantès ou Shakespeare, pour Diderot et Balzac, et d’autre part la préférence de Lassalle pour Schiller ou Platen, lui apparaissait comme reflétant des choix plus fondamentaux. ↩︎