
Ce lundi sur Volodia, second volet de nous avons grandi par Carmen Díez Salvatierra.
nous avons grandi avec des coups de poing sur la table. un trou dans le mur peut expliquer beaucoup de choses. une certaine misère héritée. une classe moyenne et un prix à payer. des orangers un peu partout, avec ses oranges amères, symbolisant un accueil sous conditions.
nous avons grandi dans un squat en dansant du pogo pendant que nos amis de banlieue perdaient leurs lunettes dans la foule qui s’arrêtait pour les chercher. onze ans et mon père dans sa citroën qui venait me chercher à vingt-trois heures pile.
nous avons grandi dans un boulevard inondable, terrain de jeu de prostituées et de drogués avec lesquel.le.s on conversait à l’âge de treize ans. shots d’absinthe pour une jeunesse qui dessinait en graffiti le symbole communiste à côté du symbole anarchiste et qui aujourd’hui a encore du mal à choisir son camp.
nous avons grandi je ne sais pas comment. dans un grand mensonge. ça, on l’a découvert bien plus tard. il a fallu renoncer.
nous avons renoncé au confort. treize mètres carrés, absence de machine à laver, cinq étages à monter avec les courses pour la semaine, des champignons sur le mur, un ballon d’eau chaude défaillant, un cambriolage, on est dans le 93 madame, des dépôts de garantie non rendus, des milliers d’euros partis en fumée, du mépris, de l’exploitation, de l’aliénation, du syndicalisme, des grèves, des manifestations, du gaz lacrymogène, beaucoup de gaz lacrymogène, quasiment à chaque fois, ce n’est rien tout ça, il y en a qui passent quarante ans en prison, et puis ils sortent comme si de rien n’était. on n’est rien sans les autres.
à la fois feu et couverture. un ardent besoin de destruction et de refuge. traversées par la crise de 2008 et son absence de terme avec si peu de perspectives. le quartier vidé de ses meilleurs cerveaux. petit à petit une lourde solitude de banlieue, beaucoup de pleurs inconsistants mais mortifères. à un moment donné, partir. écrire un texte, expliquer ses raisons, le contexte. stupéfaction, refus, discipline du silence. quelques années après, lecture d’un texte avec, pour titre, « nous y retournerons ». toutes ces mères qui pleurent dans les halls des aéroports, c’est la faute à rajoy.
il n’y a jamais qu’un seul coupable, malheureusement.
© le centre social autogéré « casas viejas » à séville, en 2007. photographie découpée du journal espagnol ABC, source : universo andalucista.