
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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aN’Gela, on ne sait pas. Ses origines sont incertaines. Floues. Inconnues peut-être. Parfois aN’Gela dit qu’elle vient de Pologne. Le pays de nulle part. Dont on ne parle pas. aN’Gela ne parle pas. Aujourd’hui. Aux côtés de Virginia, toutes les deux marchant dans la neige sur le chemin centrale du plateau. Elle sait que le silence avec Virginia est possible. C’est pour ça qu’elle est venue ici. On entend le bruit des pas dans la poudreuse. Et parfois dans la boue. Dans les sillons tracés par un tracteur. aN’Gela aime bien le son quand les pas s’enfoncent dans la boue, les giclures de terre boueuse dans la neige. Une existence brève se dit aN’Gela. Ce garçon, mon amoure. Pourquoi je l’ai nommé amoure. Cette merde. Amoure, je n’en veux plus. Non. Ce n’est pas ça. Pas du tout ça. Je ne sais pas ce que c’est. Je suis bien ici.
Ilian. Au loin, vers le plus loin qu’elles peuvent voir à l’est du plateau, là-bas où le chemin fait une courbe en direction du village à l’autre bout du plateau, une silhouette pas très rapide avance sur des skis. Un bâton dans chaque main. La silhouette, souvent, on dirait qu’elle va tomber. Mais elle continue, glissant sur les skis, elle s’approche. Quand elle est à cent mètres à peu près, Virginia la reconnaît. C’est Ilian. Il s’arrête quand il les croise. Garde ses lunettes de soleil. Il n’y a pas de soleil. On ne voit pas ses yeux. Il dit à Virginia c’est moi qui vous ai déposé les courgettes devant la maison, cet été, il y avait plein de monde chez vous, j’avais plein de courgettes. Il a un filet de bave blanche qui lui coule aux coins des lèvres quand il parle. Depuis quatre ans que Virginia est revenue, c’est la première fois qu’elle croise Ilian. Cet homme est Ilian le méchant, il n’aime personne, on dit ça de lui dans le hameau. A-t-il fait du mal à quiconque ? À part se battre avec les autres hommes et traiter les voisines et voisins de mots orduriers. Et fréquenter personne. Ilian dit je pense à vendre ma maison, j’en ai marre d’être ici, que des connards, partir loin, ça me ferait du bien, mais pour aller où. Il n’y a nulle part où aller ailleurs. Il reste ici. La nuit va tomber. Il dit je rentre. Il y a le chien qui m’attend pour notre balade avant la nuit.
Rêves. Depuis le début de l’hiver, Virginia a entrepris de retranscrire sur ordinateurs les rêves qu’elles a notés dans des carnets depuis qu’elle a quitté Baruch et Tchouang. Elle garde les carnets dans des cartons, numérotées, un carton par année. Virginia se souvient des trois seuls carnets qu’elle a brûlés. Ceux écrits avant, pendant le voyage à travers l’Europe et l’Asie. Ceux-là, Virginia les connaît par cœur.
aN’Gela. Dans la pièce au-dessus de la cuisine, aN’Gela a sa chambre. Elle y dort les premiers matins longtemps puis va marcher seule sur le plateau et plus loin. Tous les jours, durant toute une semaine. Elle passe ses journées seules, parfois retrouve Virginia pour les repas. Dehors, la neige tient. Virginia est dans la compagnie de ses rêves. aN’Gela dans la fatigue et le repos qu’elle est venue chercher ici.
Pluie. Puis la pluie se déchaîne au dehors pendant vingt-quatre heures. Avec le vent du sud ici très violent, qui peut faire tomber des murs et détruire des maisons dit-on. Aujourd’hui le vent est vraiment très fort et la pluie tombe comme à l’horizontal. Elle s’infiltre partout dans la maison, par tous les petits trous pas bouchés ou mal bouchés dans les murs. Dans le mur sud, en particulier, l’eau pénètre et s’infiltre par tous les interstices. Ça goutte au plafond dans l’écurie. Ça dégouline par les deux fenêtres au deuxième étage, côté pignon sud, et jusqu’à l’étage en dessous, ça ruisselle le long du mur et dans la cuisine. Au rez-de-chaussée, l’eau arrive par la terre et coule à travers les pierres du mur enfoui dans le sol. Autour du poêle à bois, installé dans la veille cheminée, l’eau fait une flaque qui grossit. aN’Gela et Virginia déplacent au premier étage des matelas qui ont commencé à prendre la flotte — et les livres de la bibliothèque de Rose. Autre chose, le vent : anormalement chaud pour la saison. Il rabat la pluie chaude-tiède et en vingt-quatre heures la neige disparaît, fondue, masse d’eau s’additionnant à celle de la pluie torrentielle. Dehors, le fossé en haut du jardin est plein, et des langues d’eau coulent courent sur le terrain du potager au repos, raviné. Après vingt-quatre heures, des rivières traversent les champs. Et le petit cours d’eau qui coule jusqu’au village deux kilomètres plus bas est un torrent déchaîné. La route est une rivière. L’eau dégouline de partout. La voiture fait des belles gerbes sur ses côtés tandis qu’aN’Gela et Virginia rejoignent le village. Elles ont rendez-vous avec Mila et Faon.
Les Filles de Louise Michel. aN’Gela, Faon, Mila et Virginia rejoignent Feytiat où les attend Emma. Toutes les cinq rejoignent Maziat à l’autre bout du plateau. Là, on est plus haut en altitude et c’est de la neige qui est tombé pendant les vingt-quatre dernières heures. La voiture passe dans des couloirs avec des murs de neige de plus d’un mètre de haut. Ciel bleu uniforme, soleil. Tout est blanc. Bleu. On prend un raccourci. Au détour d’un virage, un mur de neige se dresse : la route n’a pas été dégagée plus loin. Demi-tour. On rejoint la route principale. On est calmes et heureuses je crois. Je sens mon cœur qui se desserre, la fatigue qui s’en va. La fatigue qui s’écoule au dehors de moi. À Maziat, les Filles de Louise Michel se retrouvent pour une fête de 5 semaines. Cinq semaine de fête, avec un séminaire sérieux tout autour et dans les coins, vacances improvisés, travaux en tout genre, comme tous les ans, une fois par an depuis maintenant 22 ans, elles se retrouvent : pour fabriquer + vivre ce qu’elles appellent une école. Une école où elles cherchent à relier l’apprentissage, la transmission des connaissances et les réalisations concrètes. Tout ça, en soignant le plaisir. Une école de l’amoure, elles disent, ouais. Décembre, janvier, ce sont les nuits les plus longues. On se tient chaud. On se prépare les forces pour le printemps qui revient. Et pendant les fêtes, on invente des chorégraphies époustouflantes, branques et ratées à souhait. Fous rires, chutes, éclats de voix et chants et silences dans les encoignures de la charpente — vaste pièce commune. Reprises de la danse et le lendemain : étude. Traversées de nuits studieuses, calmes, effrénées ou ouatées avec du gros sons et bonbons bleus et jus de pomme. Répits. Repos. Chaleur commune. On dort ensemble. On apprend ensemble. Certaines de nous ont comme des dents qui poussent et elles jouent au vampire dans le cou de leurs amantes. On raconte à celles qui les ignorent les gestes à faire pour ne jamais mourir. Pour moins souffrir. Pour vivre plus longtemps ou pour aller dans la mort en douceur. On se réveille. On se rendort. On se tient bien chaud. On s’enlace, on s’embrasse dans les humeurs fluides, roides, légères quand c’est possible. Matérialités sexuelles, intellectuelles, pragmatiques. Sentimentales et financières, aussi. Tout ce bordel. La baise est parfois simple. Faire l’amour est une activité lumineuse et charnelle parfois possible. Au matin de la sixième semaine, Virginia rejoint le Fraisse. Elle rejoint Les Sahus. Et devant le feu au rez-de-chaussée dans la cuisine, elle s’assoupit. J’ai beaucoup aimé les femmes que j’ai aimé loin de ces maisons. Ici, aimer les femmes c’est moins simple d’abord croit-on mais en fait non. Si tu n’as pas peur, nous sommes innombrables. La simplicité après tout n’est pas un moteur qui tient bien longtemps. Vouloir durer. Quelle blague. aN’Gela reste avec les Filles de Louise Michel. Elles partent en convoi pour la manif à Nantes.
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