
Publication des Filles de Louise Michel en feuilleton sur Volodia, tous les lundis.
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[2015. Ernesto se réveille à côté de aN’Gela. Ielles sont dans la chambre de la maison achetée à Nantes le 21 juillet 2013 avec les économies de Mama de l’Aube. Depuis 2 ans, toutes les nuits Ernesto rêve des Filles de Louise Michel. Toutes les nuits depuis deux ans Ernesto se réveille aux côtés de aN’Gela qu’il rêve en Fille de Louise Michel dont il serait l’amant héroïque. Ernesto ne sait pas qui est aN’Gela. Ernesto & aN’Gela vont au squat de Doulon et y rencontrent des personnes ayant fui le Soudan et l’Érythrée — surtout des personnes ayant fui le Soudan. Ernesto & aN’Gela parlent avec Yahya et avec lui constituent un groupe de 6 garçons soudanais qui veulent apprendre le français. Adam, Ahmed, Élias, Moussa, Yahya et Yasser se retrouvent quotidiennement chez aN’Gela & Ernesto pour apprendre le français. Il y a des attentats à Paris. Le 15 novembre aN’Gela dit à Ernesto « je ne rentre pas » Ernesto ne comprend pas.]
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1er novembre 15. Ernesto sort du rêve. Il arrive à crier. Il sort du rêve, il reconnaît la pièce illico. C’est la chambre au deuxième étage de la maison rue Alexandre Gosselin. Il est à Nantes. Il regarde l’heure sur le téléphone portable posé au sol à sa droite. 03:21. À sa gauche, dans le lit, il entend la respiration de aN’Gela. Elle dort. Ernesto n’ose pas bouger. Il a peur de la réveiller. Ernesto reste allongé. S’entremêlant au souffle d’aN’Gela inspirant expirant l’air dans son sommeil, Ernesto se récite les Prières des Filles de Louise Michel. Prière après prière, Ernesto chemine aux côtés du cœur de aN’Gela.
Prières des Filles de Louise Michel — aux sœurs vivantes mortes & présentes & qui viennent. Première prière. Prière à Mama de l’Aube. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour la fourchette plantée dans la main de ton frère. Salaud. Salut. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi et à ta mère pour la fourchette plantée dans la main de ton père. Salaud. Salut. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour la fourchette plantée dans la main de cette misère, ici, pas une année de plus dans cette ferme sordide je ne resterai pas une heure de plus, pas une seconde, pas un mois pas une semaine de plus, dans cette ferme, sordide, avec la main de mon père, dans cette ferme sordide, avec la main de mon frère. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour le cœur ferme sous les bombes, mais que ne suis-je restée dans cette ferme, nul abri jamais nulle part, ne connaîtrai-je jamais le répit de la menace. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour la fourchette gardée ferme toute une vie durant. Salut à toi. Salut et gratitude à toi pour le travail et la fatigue, portée, supportée, endurée, pour le travail et le salaire, gagné jour après jour et glissé chaque début de mois entre les draps de l’étagère du bas dans l’armoire de la chambre. Salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour les salaires et l’argent, bien placé, bien gardé, chaque fin d’année transmis d’enveloppe en enveloppe, de chèque en virement, 65 années de salaire, ouvrière et mémoire, la misère et la main de ton père, ouvrière et mémoire, la misère et la main de ton frère. Salut à toi, Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi et à l’argent de tes salaires d’ouvrières, qui d’enveloppe en d’enveloppe, de chèque en virement, de plan d’épargne en conseils bancaires, est devenu cette maison et son danger de piège déguisé en abri. Mama de l’Aube, tu sais comment la peur d’une maison salope une vie tout entière, nous savons que tu sais. Nous savons que tu connais cette peur des quatre murs et de l’espace en dedans tu nous l’as transmise, gratitude, et salut à toi. Mama de l’Aube. Salut et gratitude à toi pour la peur des quatre murs et de la main du père et de la main du frère. Nous voilà dans la maison. Elle fait peur et apaise on ne sait quoi ni si la paix est une réalité possible. On te dira si un jour on sait dire ça.
Ernesto ne se rendort pas. Depuis deux ans qu’il vit avec aN’Gela dans cette maison il ne connaît pas la paix davantage qu’il ne l’a jamais connue. Hier aN’Gela dit ça ne va pas cette maison la vie dans cette maison avec toi ce n’est pas à cela que j’ai dit oui, Ernesto n’entend pas. C’est quoi cette histoire banale. Ernesto ne se rendort pas, il attend que viennent les premières lueurs du jour.
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2 novembre 2015. aN’Gela & Ernesto retrouvent JiBéo devant le squat de Doulon, un ancien presbytère où mangent et dorment des hommes et des femmes mais surtout des hommes venus pour la plupart du Soudan et d’Érythrée. Il y a un bâtiment principal où les pièces ont été transformées en dortoirs — toutes, à l’exception d’une qui est la cuisine — , il y a des matelas au sol, collés les uns contre les autres. Dehors, une cour, et de l’autre côté de la cour un bâtiment plus bas et en longueur, un peu comme une salle de classe. Fatima et Orlanda nous rejoignent pour faire la traduction arabe-français-arabe. On rencontre ici pour la première fois certains des hommes qui vivent dans le squat. Ernesto se souvient, il y a quinze jours : la boule de rage dans la gorge. JiBé vient de lui dire je connais un peintre qui a peint des bateaux à quai observés sur le port de Douarnenez cet été, il a peint des silhouettes, à côté des bateaux. Les silhouettes représentent des migrants et le peintre a dans la conscience la-cri-se-des-migrants, il veut faire quelque chose alors il prépare une expo. Sur le thème de l’exil. Boule de rage dans le ventre. Sur le thème de l’exil. Un orchestre symphonique dans un jardin public. Sur le thème de l’exil. Une écriture d’invention émancipatrice. Sur le thème de l’exil. Un projet de base de loisir avec parasol et nattes en osier. Sur le thème de l’exil. Une culture distractive et compassionnelle et méritante. Sur le thème de l’exil. Le peintre aimerait que le soir du vernissage il y ait des migrants vivants qui racontent ce qu’ils ont vécu et comment ils sont arrivés jusqu’à nous. Rage et larmes dans mon cœur. Une rage et des larmes en vrai tournées contre lui-même et qu’Ernesto feint d’exercer à l’égard du peintre et de son projet d’expo sur le thème de l’exil. La culture compassionnelle coule dans les veines d’Ernesto. La mauvaise conscience de son baptême chrétien coule dans ses veines. Une colère sourde sans action conséquente sinon la haine retournée contre lui-même. Coule dans ses veines. L’Occident chrétien en sa conscience coupable. Et dans la salle du squat de Doulon, un peu comme une salle de classe, un gars prend la parole, il parle en anglais. Il dit vous allez vous décourager. Il dit c’est super ce que vous faites, vraiment c’est gentil mais ça sert à rien. Vous verrez. Vous allez comprendre. Dans deux mois vous serez plus là et dans deux mois nous on sera toujours là. C’est pas une menace contre vous. Ni une méfiance. Mais entre notre nécessité et la vôtre. Entre notre réalité et la vôtre. Vous verrez. C’est tout. C’est juste comme ça. Ernesto regarde aN’Gela.
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5 jours plus tard. 7 novembre 15. Les personnes qui composent le public sont assises et patientent en attendant le début des lectures. Elles lisent le programme et en face d’elles, formant une ligne légèrement courbe, il y a un tableau, un migrant vivant, une traductrice vivante, un tableau, un migrant vivant, une traductrice vivante, un tableau, un migrant vivant, une traductrice vivante. Il y a des applaudissements après la lecture de chaque texte puis un show avec des intervenants venant faire le show et encore des applaudissements. aN’Gela est en larmes. Elle voudrait casser quelque chose. Elle sort. Ernesto la rejoint à l’extérieur du bâtiment. Elle parle avec Yahya rencontré au squat cette semaine. Discussion rapide. Rendez-vous à Doulon demain matin.
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Le lendemain. 8 novembre 15. Avec Yahya on constitue un petit groupe pour un atelier d’apprentissage de français. Apprendre le français. Avoir un logement décent. Obtenir le statut de réfugié. Sont nos trois priorités nous dit Yahya en anglais.
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