Coudre des anémones et se taire | Olga Theuriet + Simone Weil

Dans cette très belle proposition d’Olga Theuriet, prenant la forme d’un essai non théorique, il s’agit de se placer au plus près d’un texte de Simone Weil (« Le conte des six cygnes dans Grimm », novembre 1925) et des problèmes qu’il soulève : le temps et la durée, l’action non agissante, le tissu et la chemise, l’ajustement.

Printemps 2022.

Reprise.

Sur la mesure du temps de la vie : et comment le temps dure.

En regard du problème des horaires mon sentiment ne fait pas de différence entre les périodes pendant lesquelles les contrats de travail ont fait que j’ai eu des horaires à respecter, et la période ou plutôt la situation présente qui veut que je n’aie pas d’horaires. C’est-à-dire pas tout à fait la même disposition au temps de la vie que précédemment.

La vérité du temps qui dure et de sa mesure je ne sais pas où elle est. Elle n’est pas dans l’idée d’occupation.

L’idée qu’on peut se faire d’occupation.

Comment se mesure le temps pour pouvoir dire ou non qu’il dure.

Fabriquer un tissu, du tissu, un morceau de tissu, c’est chercher ajuster une quantité de fil à une géométrie, chacune hypothétique. Ni la longueur de fil ni la géométrie ne sont données au préalable c’est pourquoi la recherche s’intéresse plutôt à l’ajustement. L’estimation des paramètres physiques du fil s’attache à la densité de la fibre qui peut être rapportée au diamètre de la filature. C’est un rapport empirique. Les industriels ne communiquent pas la totalité de ces éléments. Quant à la géométrie, elle est une idée dont la vérification se remettra sans cesse à plus tard. Il s’agit donc d’attacher le travail au principe sérieux d’une expérimentation par exemple du tricot et de ses résultats.

Les résultats reflètent toutes les fois une quantité de paramètres différents donc ils sont incommensurables.

On ne peut pas compter sur eux en tant qu’appareil pour définir une norme.

L’expérimentation est une activité qui dure toute la vie.

L’ajustement n’existe que dans une tension vers une situation supposée très éphémère, un état transitoire. On tend à ajuster.

Avoir travaillé dans ces conditions sera une perte. Le travail produit de la perte. Toutes les pertes s’accordent de la même façon à la loi de la vie.

La recherche d’ajustement a pour cadre le principe d’activité passive comme la voix est passive dans la forme grammaticale « je suis agie ». Activité passive, ou encore : action non agissante. Il s’agit bien de faire. Mais un faire retiré et sans éclat.
Il n’y a rien à en dire.

Hiver 2017.

Reprise.

Par le travail.

Un état de permanence près de rien.

S’approcher des résistances fragiles.

Toute fragilité s’assortit de résistance.

C’est ainsi que les choses les plus ténues seront celles qui habiteront les espaces les plus contraints.

Ce qui s’appelle chemise sera le résultat d’une soustraction à un entier demeurant aveugle et principalement stable.

Soustraction non diminutive. La résistance est intime. Elle est sociale.

Rester à l’endroit de la douleur et du travail comme équivalents étymologiques fait saisir que l’un ne se reverse pas dans l’autre.

La tenue qui en résultera sera très peu fiable.

Elle donnera ses lignes à l’espace de la même manière qu’avant la couture se sera pratiqué le bâti : geste provisoire destiné à donner une forme à l’assemblage du supposé vêtement.

Automne 2024.

Il vaut toujours mieux parler de tenue que de forme.

Printemps 2022.

Reprise.

Les derniers temps il a fait froid. Mes doigts étaient froids. Le matin j’ai espéré l’arrivée de temps plus aimable vers midi. Je m’y suis attendue.

C’est une position qui dure.

La promenade ne m’a absolument pas fatiguée.

Commence ensuite le plus souvent une sorte d’effort au cours duquel la fatigue finit par arriver.

La fatigue ne peine pas.

Il y a cette idée que je me fais du temps qu’il fait c’est-à-dire du temps qu’il va faire car il y a le désir de vivre dans ce très petit endroit.

Rien hier et rien encore aujourd’hui.

Il faut savoir ce qu’est le jour.

Le crissant de certaines fibres de pauvre qualité, lorsqu’elles ont été lavées.

Toujours rien dans les journaux.

Rien ne s’absente pas.

Je ne prends pas les choses avec philosophie.

Non-tissé.

De non, négation, et du verbe tisser.

Un non-tissé, des non-tissés.

Il semble que le terme intissé existe aussi. Les définitions qu’on lui attribue sont un peu différentes.

…/…

Certains endroits un peu distants du travail deviennent très lentement comme redressés.

L’écriture, un peu contrariée.

Elle se présente d’une manière où je la crois déplacée : de couchée, à très lentement redressée.

Je vois l’écriture proche à bien des moments.

Elle sait très bien qu’elle ne viendra pas elle-même.

…/…

Dimanche il y a eu le fort vent au début de l’après-midi. Il s’est levé puis pendant une heure ou deux ou peut-être trois je suis allée dehors. Il n’y avait personne.

Je crois qu’à ce moment-là les choses pouvaient très bien mener à la sorte de lumière que j’ai parfois essayé écrire.

Au retour, je me suis assise. J’ai mis une chemise sur mes genoux et l’ai portée ainsi pendant longtemps. Ensuite, le soir, j’ai réalisé que je n’avais pas prononcé un seul mot depuis plusieurs jours.

Redresser se définit comme ajuster.

…/…

Entre le 15 et le 30, je n’écris pas de ma main.

…/…

Lumière si intense et si grande, de cet amour.


Le texte ci-après est daté de novembre 1925.

Le conte des six cygnes dans Grimm

Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu’il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle-mère, qui était magicienne. Elle arriva pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, les transforma en cygnes. Elle ignorait l’existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d’heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine. Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d’anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt. Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils. La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu’il arrive autour d’elle, elle ne fait que coudre en silence. Le roi, qui l’aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six années. Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d’elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu’une manche manquait à cette chemise d’anémones.

« Ce n’est pas là un conte, mais un discours » : dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter, sur six cygnes, six chemises d’anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés, sans qu’il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d’autrui. Sans doute, s’ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l’épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l’on pourrait dire que tout cela n’intéresse que les corps. Mais le conte n’est pas le même que si l’épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d’anémones : mais elles n’ont qu’en apparence une vertu salutaire. Le salut des frères n’est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six années, ne pas rire et ne pas parler. Ici l’abstention pure agit. L’amour du roi, les accusations de sa mère rendent l’épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n’est pas là. Il faut qu’elle soit difficile : l’on ne fait rien sans effort ; sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l’empêche d’agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout. Le néant d’action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire, c’est là notre seul moyen d’acquérir de la puissance. Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l’innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s’occupe six ans de coudre des anémones blanches n’est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossibles à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune autre action d’altérer la pureté de ce silence de six ans. La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice. Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l’est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est celle de l’âme. Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l’âme de l’héroïne : en elle les chemises de soie, en elle, les chemises d’anémones ; mais n’en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n’est-ce pas l’expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ?

Simone Weil


Le début du conte. Page 1 sur 4 de l’édition Les six frères cygnes, Frères Grimm, 2023, 1 ex., Olga Theuriet.