
Dans le cadre d’un ouvrage collectif autour de Walter Benjamin en préparation du côté de nos ami.e.s du collectif éditorial Abrüpt, Kosmokritik nous a fait parvenir cet ensemble de notes qui tentent de ressaisir la contingence au cœur d’un monde dont les représentations sont drainées par les lois d’airain du Capital.
Notre enquête se propose de montrer comment par suite de cette représentation chosiste de la civilisation, les formes de vie nouvelle et les nouvelles créations à base économique et technique que nous devons au siècle dernier entrent dans l’univers d’une fantasmagorie1.
La chosification des mondes débute par une décapitation du sujet, et, telle cette maigre volaille qui sera cuite des heures durant dans un bouillon pauvre, le sujet continue sa course effrénée dans son dernier assujettissement à la chose de sa mort, dans cette dernière fuite qui chosifie sa forme par la valorisation d’une fonction qui s’y adjoint.
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L’intérieur du sujet est un labyrinthe sans intériorité, où tout se vend petitement, et où le Minotaure métamorphosé, contrebandier compulsif du même, chasse une ombre, gallinacé sans tête, qui ne cesse de se dévorer elle-même.
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L’hypermodernité fait du taurobole une dislocation atlanto-occipitale du rêve, d’un rêve devant s’échapper de ce qui le détermine — échouant toujours. Le taurobole s’intériorise en cette décapitation interne dont la petite musique entêtante ressemble à un feel-good movie.
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Le sang du taureau renonce à Mithra et se déverse en cette canette scintillante et surnuméraire, soldée dans une station essence de la périphérie de l’urbain, dont personne ne veut vraiment, et qui finira, peut-être, par devenir l’autel des rêves sacrifiés, réceptacle des blondeurs d’un caillou de crack.
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La transformation de l’objet en une chose totalisante est l’artifice principiel de la fantasmagorie hypermoderne, qui distancie le rapport sujet-objet en y adjoignant un filtre déformant. Le rapport sujet-objet devient le rapport consommateur-chose par une valorisation commune, et où le consommateur se résume dans sa seule fonction de faire circuler la valeur de la chose.
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Le singulier s’avilit dans la chose en séparant strictement l’objet de son sujet, et en limitant tout objet, par le processus de sa valorisation toujours recommencée, à une éternité de la chosification, c’est-à-dire au détachement des dialectiques d’assujettissement qui s’opèrent aussi dans l’intériorité des objets — tout objet demeurant une subjectivité qui échappe au soi, mais qui continue pourtant de lui faire écho par la dynamique physique et modulaire de son assujettissement propre. La chosification hypermoderne ne cherche plus à atteindre un état fini de chose, mais à accroître le caractère chosifié de tout ce qui est.
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L’objet devient chose en devenant hermétique à l’herméneutique actionnelle du sujet.
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Hermès Trismégiste endossa le rôle de factotum de la loi de l’offre et de la demande après avoir perdu toute sa fortune dans une partie de bonneteau qui l’opposa à la main invisible.
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Le sujet est entièrement dissous dans l’objet restreint à la marchandise : dans la jouissance de cette dilution débute l’hypermodernité.
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La fantasmagorie prend appui sur la virtualisation de la valeur d’échange dans la jouissance d’une réalité close de la marchandise.
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L’hypermodernité est le règne d’une fin unique, celle de l’accélération sans fin, pour que perdure un bouillon de culture nécessaire à la survie de la valeur. L’individu y devient une destinée sans but — sans but si ce n’est son propre isolement dans la mécanique concurrentielle imposée par la valeur.
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Dans l’hypermodernité, la modernité perd sa direction d’individuation émancipatrice dans l’accélération qui enferme l’existence individuée en sa virtualisation marchande. Le marché n’y est plus que l’espace où le parasite de la valeur peut chercher à croître à travers les hôtes qu’il dirige. Le flux n’y existe plus qu’en tant que flux de la marchandise, le prolétariat comme conscience pervertie d’une existence privée de son temps — le plus souvent par la figure monstrueuse de l’étranger —, c’est-à-dire de son espace de consommation. Toute émancipation s’estompe dans le souhait fantasmagorique d’avoir pour être.
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L’histoire de l’hypermodernité est une histoire sans fin, faite de zombies et de dévoration, d’adoration, aussi, d’idoles sans noblesse, et de sacrifices, toujours, sacrifices d’idoles et d’épouvantails, où tout fantôme a perdu de son aura, et où la nécromancie n’est plus qu’une technique du deal.
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Tout être hypermoderne, à savoir tout être condamné par la fonction langagière du marché à stagner dans le fait d’avoir pour être, se situe dans un état intermédiaire entre l’organique et l’inorganique. Ainsi, la mode ne se contente pas d’accoupler l’organique à l’inorganique, mais opère une zombification au sein même de la dialectique du sujet et de l’objet.
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L’hypermodernité étend l’espace de la marchandise à la dimension spatiale de l’existence, le temps comme durée finie de l’existence.
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Est-ce le cadavre qui trouve dans la marchandise son salut ou la marchandise qui conduit une danse macabre ? En d’autres termes, la marchandisation des mondes n’est-elle pas devenue un pur phénomène esthétique du sacrifice du soi ?
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Dans l’hypermodernité où règnent les morts-vivants de la marchandise, l’espace tout entier est un passage, où jamais le flux de la valeur ne s’arrête. (Il s’agit vraisemblablement d’une technique d’aération pour que l’air putride ne stagne pas et ne gêne aucunement la consommation.)
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Le passage parisien du XIXe siècle préfigure le mall. Tout y va déjà, et tout y va à sa liquéfaction. Le mall, passage hypermoderne de toutes les laideurs de la geste usinée, dit davantage le passage de marchandises que celui des consommateurs ; il est une autoroute circulaire de la valeur.
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L’échappée, face aux opacités du gouvernement de la marchandise, passe par une réévaluation des valeurs de l’inorganique contre la fixité de sa seule valeur. Opposer l’inorganique et l’organique conduit toutefois à mésestimer les entrelacs subjectifs et stratégiques qui grondent sous l’évidence marchande. — On marchande toujours sa propre mort en ne situant pas son action dans le cristal du Jetztzeit, de ce temps pur de la présence à soi.
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La tendance hypermoderne de l’organique est de tendre vers l’efficience de son empêchement à être là, c’est-à-dire qu’il lui est impérieux de s’écouler en amont de ce qu’il est. S’opposent ainsi des manières de se situer dans le Jetztzeit, des modes du Jetztsein — être du maintenant, présence pleine et vectorielle dans le temps présent —, des façons dont le sujet pourrait habiter un rayonnement du temps présent.
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Le Jetztzeit, le temps présent — non l’actualité du temps qui laisserait entendre une fin des temps —, la présence dans le présent, la maintenance dans le maintenant : s’y dessine une résistance telle une tension vers la contingence. Le Jetztzeit situe le sujet dans une sorte de chute, comme si le sujet trébuchait sur ce qu’il pourrait être et qu’il ne sera définitivement jamais — praesens, l’étant étant devant soi, léger interstice qui dissocie la conscience de sa situation, mais où se tend la fatalité d’une course incertaine, telle la joie d’un vide sans fond dans lequel on se jette pour la beauté non de chuter, mais de flotter en chaque instant de la chute.
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L’art n’est plus au service de la marchandise, il est une marchandise close sur elle-même qui apprête l’esthétique sacrificielle qui gouverne à la chosification des mondes, et conséquemment à la liquidation des potentialités du temps présent. En ce sens, tout artiste devient malgré lui un agent de change de l’inchangé.
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L’art hypermoderne n’existe que pour servir la fin politique de sa technique.
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Flâner dans l’urbanité hypermoderne perpétue inévitablement l’urbanité en tant que spatialisation de la valeur.
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La flânerie participe à la fluidification de la société en participant à la fabrication d’un mouvement du passage. Elle est une passivité complice de la marchandisation qui s’instaure, et la contemplation, à la différence de celle du promeneur, lui devient subséquente et indolente. La flânerie n’est pas une marche, la flânerie est un trépignement. Il n’y a aucune langueur dans la flânerie, mais uniquement une coupable duperie.
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Le flâneur est un poisson-pilote qui va à la catastrophe.
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La flânerie est une féerie creuse, un contentement d’un faible rôle fluidificateur de la société marchande, là où, à l’inverse de cette complicité du piétinement, toute fée continue de préserver son rôle actif, actif et coupable, d’usinage de la fantasmagorie.
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Demeure encore la nuit pour annuler l’errance marchande, pour tenter de rendre à l’errance l’errance, en restituant une dimension esthétique à la déambulation. Parmi les néons publicitaires, l’œil actif ne conserve qu’un scintillement abstrait de la réalité, évidé de son message de valorisation.
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Tout regard qui s’égare dans l’urbain fait le trottoir pour la valeur qui secrètement le gouverne.
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Il est encore possible de se mettre en mouvement négativement dans la ville, en commençant par refuser de distinguer la ville de sa propre matérialité, organique, inorganisée, et de quêter dans cette jonction tout ce qui n’est pas. Il s’agit d’une sorte de psychogéographie du non-être.
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Communion chthonienne : sous le béton s’oublie le magma.
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Si, par un acte de résistance hasardeux, on en vient à débrancher un écran publicitaire, pris dans le jeu de la valeur, on finit toujours par se débrancher soi-même.
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Ne pas être pour être sans branchement aucun.
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Habiter la ruine empêche de rêver sa traversée.
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La ruse passe par un renversement du rêve, celui-ci, dans l’hypermodernité, ne pouvant être que le surgissement imagé du tout marchand.
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Le monument, monument du rêve, pierre du souvenir de ses possibles divergences, doit devenir un monument négatif, un piédestal sans statue, indiquant un cheminement dans la contingence.
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La stratégie du rêve qui se veut dynamite doit nier toute esthétique à la fonction, car la marchandise, parasitant l’esprit de la bourgeoisie pour mieux gouverner à sa survie, fait de toute esthétique un prétexte social à la stagnation dans un instant vide de toute incertitude, espace lisse où circule une religiosité de l’échange marchand.
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Le déni de l’ubiquité de la fonction empêche non seulement d’exister sans fonction, mais contraint l’existence à un autoritarisme de la fonction. Cet autoritarisme est édulcoré pour qu’il prenne l’apparence d’une prétendue gouvernance de l’individu par l’individu — grâce aux graissages de l’offre et de la demande.
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L’ego hypermoderne disparaît dans les renflements de ses tissus adipeux.
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Le verre, de la vitrine ou de l’immeuble de bureaux, structure l’illusion de la transparence nécessaire à l’édulcoration de l’autoritarisme de la fonction.
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La panurbanité d’un présent qui se refuse à sa propre conscience consiste à clôturer toute clôture de clôtures nouvelles, indéfiniment et à un juste prix. Il s’agit d’accroître en permanence les dynamiques d’intériorisation sans intériorité : ex-sister se fait façon d’in-sister dans un enfermement du soi — soi éthérisé sans éther aucun.
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L’utopie peut encore se construire sans la panurbanité de la marchandise, si une citoyenneté négative tente d’en faire une machine sans but. Elle pourrait alors exister sans exister par la valeur, et se constituer comme la forge protectrice d’existences divergentes.
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La concentricité marchande provoque un mouvement centrifuge dans l’urbain, qui expulse tout ce qui nuit à sa fantasmagorie dans la nuit de sa ville.
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La panurbanité aiguise son outillage de séparation : se forme l’idée d’une courbe au sein de la droite pour masquer les sinuosités du réel. Qui croit à l’ordre croit à l’ordre comme beauté ; l’idéologie gouverne le beau par le bien, là où la nécessité révolutionnaire nécessiterait un renversement antique faisant du beau un gouvernement du bien — seul et dernier gouvernement tolérable, celui d’une harmonie à accroître. La superposition de la courbe dans la droite suinte une laideur de l’utile. Il semble lointain le temps moderniste qui assumait sa négation de la vie par la droite en prétextant affirmer une vie nouvelle, un fascisme géométrique ne supportant ce qui déborde, ce qui lui déborde.
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L’intérieur hypermoderne, intérieur sans intériorité, se trouve uniquement ouvert au commerce extérieur qui flotte dans un décorum d’écrans et de plastique — où rien de l’être spectral du pétrole ne s’y révèle. Il n’est que l’ordonnancement miroitant de l’extériorité fantasmagorique de l’objet devenu chose, la prolongation du règne de la valeur au sein du temps sans travail, pour que celui-ci travaille à son tour. — Les jours chômés ne chôment pas.
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En une banlieue indéfinie de nos espaces fantasmagoriques, des ouvriers traînent leurs rêves à la sortie du métro, tandis que le riche industriel qui les emploie s’apprête à acheter aux enchères une chondrite exceptionnelle par ses lignes anthropomorphes. Il lestera quelques jours plus tard son corps ennuyé de ce corps céleste avant de se précipiter dans l’abysse sur laquelle flottait son voilier. — Il s’agit de produire jusque dans la mort un simulacre de verticalité.
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La planète disparaît derrière son ornement. Il y a en arrière de la matière l’état gazeux de la matière. Le monde tout entier se tient sur le balcon du monde, et le fer forgé semble grincer sous le poids d’un temps qui ne s’écoule plus.
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La laideur de notre monde précipitera celui-ci non vers sa perte, mais dans sa chute, pour que l’intérieur puisse encore un peu se renfoncer en lui-même.
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La laideur pèse, car tout y stagne, et tout y stagne, car l’esthétique qui nous gouverne se refuse aux courants d’air s’infiltrant pourtant en notre closerie de l’espace.
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Qu’est-il à reprocher à la gravité qui dessine, malgré la laideur de ce qui désajoute à l’harmonie, des disques d’accrétion le long d’un corps qui chute ?
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Traverser le vide, d’une époque ou d’un espace, nous murmure encore que l’accélération demeure un principe de gravité, si elle sait se délester de toute fin.
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Ne pouvant stabiliser dans l’accélération une marchandise, la mode fabrique un inachèvement du goût pour faire de la fuite une marchandise creuse de la valeur, un véhicule de pure accélération marchande, une accélération à usage unique — à sens unique.
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La mode est pour n’être qu’un mode unique d’être, une manière de consommer le temps pour consumer ce qui menace son hégémonie de signifiance.
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La nouveauté imposée par la mode est l’outil de la circulation de la marchandise, revalorisant la valeur d’échange du même.
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La mode fabrique l’illusion de la nouveauté par l’éclat égotiste produit par la marchandise. Elle se constitue comme le vernis du même. Elle est l’anesthésiant qui rend indolore la fluidification de la marchandise au travers du sujet-consommateur.
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L’injection du poison est un redoublement : pour consommer, on s’injecte d’abord la nécessité du renouvellement avant de s’injecter la nécessité du sacrifice. L’écologie contemporaine ne perçoit pas la dimension sacrificielle de l’acte de polluer qui est une manière pour le capitalisme de fabriquer une religiosité sans divinités.
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La production tend vers son invisibilisation par l’effet d’une attention tournée vers le seul désir d’un sujet épanoui dans sa capacité à posséder. L’économie de l’attention promet au sujet-consommateur une plénitude fantasmagorique de son être par le signe déformant de l’objet évidé de son être. L’avoir fabrique un être à pour diluer la contingence de l’être à être autrement.
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L’accélération fait du désir une économie de l’inassouvissement pour combler une insatisfaction sociale. La production doit empêcher de produire dans le sens de producere, de conduire en avant, de faire avancer vers une inconnue de la destination, de faire sortir de soi et du temps homogène et vide les possibles du temps présent.
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Le progrès ne gravite pas videment dans le vide du temps, il y stagne par l’idéologie qui homogénéise le temps pour en faire un temps unique de la marchandise — le temps se résume ainsi dans le temps d’une vie de consommation. Le progrès, pour cela, doit nier la croissance qui, toujours excroissance en puissance, cherchant une accélération autre, lovée dans l’accélération du cosmos, tente de dévier de sa tutelle. La croissance progressiste ne s’accepte que par le tuteur qui s’y adjoint. Elle est toujours la plante lisse qui finira calibrée dans un supermarché d’une quelconque périphérie urbaine d’une quelconque Saturne de notre tissu urbain, et ne devra jamais se mirer dans la mauvaise herbe qui fait croître sa racine à même le bitume, fomentant silencieusement l’éclatement du plan — plan de la circulation urbaine ou marchande. Ainsi, le présent, la présence dans le présent se devine, malgré ses masques, dans un vacillement vers l’incertain, telle une fatalité, dont la conscience hypermoderne met en place toutes sortes de stratégie pour l’obstruer, afin que la croissance se confonde toujours au progrès et s’écarte de l’idée d’excroissance.
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L’hypermodernité progresse dans l’espace sans l’espace, jamais elle n’y croît. Elle étend la spatialité de son idéologie aux zones extraterrestres sans découvrir les différentes modalités dont le Jetztzeit s’y déploie. Être sur terre ou sur Mars, cela revient toujours à être à : possession de l’espace par la destruction des possibles de l’espace autre — on possède un employé, selon les lois fluctuantes du droit du travail, on possède un terrain, selon les lois fluctuantes du droit environnemental. Le corps céleste, à l’image du corps humain, est un corps à exploiter, à coloniser d’une idée de l’empêchement.
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La fantasmagorie hypermoderne atteint au XXIe siècle son stade cosmique. Cette situation fantasmagorique est due au truchement d’un certain esprit de défaite dans l’image d’un ciel étoilé — esprit qui ne renonce pas à lui-même, qui refuse d’être défait dans la défaite. Le même se mue en fatalité, alors que c’est le temps qui porte une fatalité spatiale de la saccade.
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La survenance n’arrive plus à survenir dans le même. L’éternité ne sait plus que faire de sa fadeur si ce n’est la reproduire industriellement en de petits objets plastiques fabriqués dans d’obscurs sweatshops du Bardo. — Une distinction doit toutefois être établie avec un éternel retour qui pourrait s’entendre comme une éthique du Jetztzeit, une manière de faire face à la fatalité de la saccade.
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La fantasmagorie consiste à faire croire que le même est la différence, qu’il s’agisse d’une chose ou d’un individu.
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L’humour hypermoderne est un humour des camps sans camp. L’humour y abîme les puissances du drame.
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Le capital ne peut supporter d’être mis en abyme dans le drame de sa mise en scène. À ses marges suintent des possibles et des prisons.
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L’art hypermoderne qui enferme l’art en sa propre référence est en cela un art du capital. Il empêche la vision de ses suintements.
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L’underground de la féerie : des seringues sont vendues par pack de six non loin d’un terrain vague.
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Un billboard pour seul paysage : rêve, consume le rêve.
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Une dialectique souterraine se tisse dans les débordements de l’image. Le danger réside dans le fait que la fin de cette dialectique devienne à son tour le seul outil d’une perpétuation épistémique de la domination de la technique.
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La fée est une méduse sous anxiolytiques. Sa figure triomphante s’effrite dans les vapeurs de son indétermination.
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Le visage de la Gorgone se calque aux mouvements du temps. À la manière du présent qui n’est plus que la saccade d’une ronde, la beauté moderne a pour quintessence les lisses contours sur lesquels l’obsolescence de l’inchangé va griffer le portrait d’une circularité.
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Les transfigurations du même fabriquent dans l’hypermodernité une mélancolie du lointain. L’inadéquation fait de la réalité un plateau penché sur lequel se trouvent nos mondes individuels, tels des sphères qui courent sans fin vers leur chute, n’y retrouvent jamais ce que la gravité leur promettait.
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Contre toute valeur d’usage, la valeur du rêve.
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Très en bas de la réalité, le possible des possibles. Sous la carte, la boue. Le souvenir tellurique des liens qui s’y défont. — Nous touillons.
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La construction hypermoderne, d’un béton mâtiné de polystyrène — la construction moderniste de béton servait encore l’illusion d’un humain renouvelé, pétrifié dans un sable antique —, est l’expression dans la matière d’un assujettissement marchand, jetable, cette construction ne durant rarement plus de quelques dizaines d’années. Elle n’est pas bâtie pour être, pour durer, voire pour constituer une ruine — c’est davantage la ruine d’une idée qui produit et sa déjection et le commerce vert de son recyclage —, mais pour être à, et pour, à travers sa possession, que la valeur se reproduise.
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Le béton hypermoderne favorise une sorte de mitose de la valeur : rien n’y rêve de grandeur, tout y est alcôve d’un flottement consumériste.
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Avec le passage commercial, tout de béton, strié de verre, favorable à une symbolique du commerce davantage qu’au commerce lui-même, c’est l’opposition à l’espace stable et ouvert du marché qui est à noter — le capital semble se contredire, et pourtant continue d’étendre son règne par la fluidification de son espace. Il faut que le sujet-consommateur, à l’image de la valeur, circule, même sans consommer, mais en demeurant dans la seule potentialité de la consommation. La fixité du commerce est déjà la menace du commerce.
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L’évidement de la fête populaire de sa dimension carnavalesque, dans le sens d’un renversement des valeurs établies, participe à la marchandisation des mondes. Le peuple n’habite plus que sa pulsion de consommation. Il est pris au piège dans le miroitement de ses gestes quotidiens qu’il devine dans l’objet marchand. Il voit dans la consommation l’éclat de son temps travaillé. Il découvre sa propre image dans le divertissement, et cette image produit invariablement l’image suivante, celle de sa redécouverte : l’hypermodernité est un labyrinthe d’images, où la réalité marchande ne connaît plus l’immédiateté de sa sensation. Le désir n’y est plus qu’un désir du désir.
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La vitrine qui s’institue comme cadre clos et normé de la contemplation moderne dans les espaces urbains, c’est-à-dire dans l’espace cybernétique du labyrinthe d’images, se place dans l’ombre de la docilité du mauvais vitrier. Ce n’est pas au narrateur baudelairien de déployer sa cruauté complice de la marchandise, mais à l’ouvrier de désœuvrer sa tâche instituante. « Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l’action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables2. » C’est pourtant dans la contemplation que peut être recherchée une action destituante de la circulation ; « l’éternité de la damnation » demeure une éternité de la flânerie. « La vie en beau3 », c’est la vie sans vitre, c’est la vie sans médiation.
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La pierre, avec l’utilitarisme unifonctionnel de sa taille, a perdu dans la modernité sa capacité géologique de dévoilement. Rien d’une communauté du mystère ne demeure dans la roche, dont la puissance pourrait pourtant dissiper la fantasmagorie marchande. Tout dans la roche moderne est soit utile, soit inutile.
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Imiter la nature, c’est imiter une imitation. Que serait donc la destruction de la nature si ce n’est la révélation que derrière le voile des mots ne cesse de se reformer autour de nous un vide plastique digérant toute image qui s’en échappe ?
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C’est une accélération du temps arrêté, d’un temps arrêté volontairement, sournoisement, que nous souhaitons jusqu’à la cassure. On accélère sans espérer, jamais, cet acte intempestif qui tenterait de faire passer un freinage pour une révolution — la révolution est un déraillement de l’évidence. Telle une machine qui tournerait à vide, tel un astre qui vrillerait sur lui-même jusqu’à devenir l’image indistincte de ses parties, l’évidence fait oublier que si la somme des parties est inférieure à la totalité qu’elles composent, la soustraction des parties est supérieure à toute totalité qu’elles pourraient agencer.
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Le contre-pouvoir messianique se devine comme une stratégie d’infiltration du non-être dans l’évidence de la stagnation.
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L’urbanité entendue en un sens messianique, contre la forme hypermoderne de ce labyrinthe qui refuse à l’espace de ne pas être une circulation marchande, ne cesserait de se traverser, et de moduler sa géométrie dans ce cycle éternel des passages, car tout passage dessinerait inévitablement une bifurcation renversant son achèvement en un recommencement — tout passage serait une infraction à l’ordre. La présence messianique — supposons ici la révolution — chercherait justement à redonner au présent une conscience de sa situation interstitielle où s’engouffrerait une contingence de ce qui n’est pas ; il s’agit de percevoir un étouffement des modes du non-être, que la culture nierait par la négation du temps présent, ou plus précisément en imposant sa cohésion finie, duvetée, civilisée, cette stase continue et circonscrite des modes d’être exclusivement marchands — et marchant en rond, dessinant le chemin de ronde d’un centre concentrationnaire.
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La présence messianique ne passe pas, elle trespasse : le vieux français donnait à trespas le sens de passage, travestissant rétroactivement la destinée de l’au-delà entendue dans le terme contemporain trépasser, ce que l’anglais fit évoluer en trespass, en ce verbe qui signifie l’infraction, notamment celle d’entrer sans autorisation dans la propriété qui n’est pas sienne — et ainsi l’acte de redonner à l’espace sa propriété, propriété unique, de croissance libre.
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La modernité réinventera l’apocalypse pour que celle-ci advienne le jour précédent sa nécessité, et, ce jour-là, sans présent, ce jour parfait de la marchandise, car parfaitement circulaire, il pleuvra des épinards frits — et des croûtons bien évidemment — comme il pleuvait autrefois des sauterelles dans la nuit des humains.