
Quelle correspondance établir entre une gamine égarée dans un tableau de Rembrandt, une classe de 6e à Aubervilliers et le meurtre de Nahel Merzouk ? Dans cette lettre adressée à une amie et collègue, Benjamin Fouché mène l’enquête.
Le célèbre chef-d’œuvre de Rembrandt, La Ronde de nuit exposé à Amsterdam, au musée d’Etat Rijksmuseum, a été gravement endommagé à coups de couteau, dimanche 14 septembre 1975 après-midi par un déséquilibré. Ce dernier, un Hollandais, a pu être appréhendé ; quant à la toile, déchirée dans sa moitié inférieure, sa restauration sera difficile.
L’incident s’est produit peu après l’ouverture du musée, à 13 heures environ. Un homme âgé de 38 ans, un enseignant sans emploi, s’est dirigé dans la salle spéciale où est présentée La Ronde de nuit. A ce moment précis, Il y avait seulement un gardien et deux autres visiteurs. Soudain, l’individu s’est mis à hurler : « Je suis envoyé par Jésus-Christ », et il porta une dizaine de coups de couteau au tableau. Les gardiens se précipitèrent sur le vandale qui se laissa maîtriser et ne cessait de répéter « Je devais le faire, je devais le faire… ». La Ronde de nuit est le plus grand et le plus beau portrait de groupe exécuté par Rembrandt en 1642 : il mesure 4,25m sur 3,60m. Cette toile représente la compagnie de gardes du capitaine Frans Banning Cocq avec ses mousquets, ses drapeaux et ses piques. Ce tableau est particulièrement célèbre pour l’alternance de la lumière et de l’ombre qui le baigne ainsi que par son mouvement de gauche à droite.
— Le Figaro, 15 septembre 1975.
Camille,
Ce dont ne parle pas une seule seconde l’article du Figaro, c’est de la fillette en robe blanche qui court parmi « la compagnie de gardes du capitaine Frans Banning Cocq ». Cette présence a toujours interrogé les historiens de l’art : une enfant, là, complètement déplacée —, sorte d’étrangère parmi la milice qui parade avec « ses mousquets, ses drapeaux et ses piques. »
J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de choses dont ne parle pas le Figaro. Imagine, après la mort de Nahel, tué par la police au début de l’été, que leurs journalistes se posent des questions qui ne cadrent plus avec ce quotidien. Qu’ils se mettent à parler avec d’autres voix. Imagine un peu la tête des lecteurs devant des phrases comme :
- Que voyez-vous devant les images d’un homme qui tue votre enfant ?
- Au moment précis où le policier tire à bout pourtant dans sa poitrine, qu’imaginez-vous ?
- Comment arrivez-vous à regarder cette vidéo qui circule en boucle sur les réseaux ?
De telles questions dans Le Figaro s’avèrent peu probables. Au lendemain du meurtre il y est juste écrit : « la mère de Nahel, l’adolescent de 17 ans tué par un tir de policier mardi matin, a pris la parole pour réclamer un rassemblement en hommage à son fils. » Ces gens de banlieues manquent décidément d’éducation : ils parlent sans demander, ils réclament. Judith Waintraub, grand reporter au Figaro Magazine, enfoncera le clou sur les plateaux de CNews : « La mère endeuillée de Nahel est instrumentalisée par des gens qui savent faire ».
Deux mois plus tard, après les phrases de Judith et les émeutes qui suivirent la mort de Nahel, après les voitures en feu, et les tirs de Flashball, en retrouvant les enfants de la cité Lénine, ceux de Vallès ou de Quatre-Chemins, j’ai passé le mois de septembre à radoter en salle des profs que je devais le faire —, et à lire ces derniers mots je t’imagine très bien qui pense : « C’est drôle, il se met à parler comme l’enseignant hollandais de 75. »
Je devais le faire. Non pas des coups de lames, bien évidemment. Et pourquoi ce tableau de Rembrandt ? Je rêvai d’une forme d’action à la limite du document, d’une sorte d’enquête sur l’état du merveilleux auprès d’enfants qui vécurent — à divers degrés mais d’une façon immédiate — les émeutes de juin et les violences policières en Seine-Saint-Denis.
Un vocabulaire et une pratique me manquaient. Je tâtonnais aux limites de ce qu’on nomme le document, et là, tout au bord de la forme, on pouvait deviner les remuements sourds d’un fantôme. D’un spectre qui ne serait pas seulement la petite fille du tableau qui court en robe blanche, ni seulement celui de Nahel Merzouk assassiné par la police —, non, plutôt une petite morte qui se tiendrait tout à la fois dans la toile et au-dehors. Quelque chose qui hanterait aussi bien la fameuse « alternance de l’ombre et de la lumière » que les nuits de juin avec éclats bleus des gyrophares, et flammes qui calcinent des bus.
Un fantôme à la fois ici et là. Ou peut-être un « fantôme d’intervalle » : qu’il se manifeste et le voilà qui occupe, autant qu’il la creuse, toute l’étendue qui sépare une image du XVIIe siècle d’avec des gosses pillant un magasin Darty. Tu peux toujours chercher quels sont les points de correspondance matériels, horizontaux et immanents entre le capitaine Frans Banning Cocq et toute une jeunesse qui brûle des voitures à Aubervilliers. À vrai dire peu importe. L’essentiel tient dans cette évidence qui n’appelle aucune preuve : il y a un fantôme, et il cherche obstinément un semblant de figuration.
Pour ce qui est d’une pratique, Camille, j’ai opté pour l’exercice le plus banal qui soit à l’école — la rédaction — en écrivant sous la photocopie du tableau : « Que vois-tu ? Qu’imagines-tu ? »
La plupart des élèves racontent peu ou prou la même histoire de meurtre commis par la milice. Avec des mots empâtés de tipex, encroutés de bic noir ou bleu, biffés, raturés. Lignes écrites par des gamin.e.s d’Aubervilliers avec leurs flexions si singulières, quasi idiosyncrasiques, entaillant la syntaxe et l’orthographe, laminant la notion même de langue policée.
Les premiers résultats de l’enquête pourraient tenir en deux points, rapprochant ces gamin.e.s des poètes expérimentaux qui peuplent les milieux autonomes :
- les (re)lire nécessite une bonne dose de patience
- iels détestent la police
Expérimentations d’enfants ? Coups de couteaux dans des toiles de milices bourgeoises ? Chacune de leur ligne en découd avec les forces de l’ordre, avec la langue qui prédique et représente —, et dans la défection de ce double lien, dans cette double béance faite d’erreurs grammaticales, de croûtes et de hachures, apparaît la solidité muette d’une chose : lacune blanche de tipex ou petite robe fuyant pour mieux se venger des violences policières. Des tournures de gosses forment tout à la fois des coups de lame et des phrases. Un texte quasi bouclé sur lui-même et troué vers le dehors, un texte compact, perforé, traversé, débordant sur les nuits d’émeutes de juin 2023.
Devant ces 72 rédactions on imagine très bien Le Figaro pondre des lignes horrifiées sur une jeunesse qui n’aurait plus de goût pour l’uniforme, l’orthographe ou l’autorité. On voit d’ici l’article qui incriminerait les pédagogues, et conclurait à un appauvrissement de la langue et de l’imaginaire. Ou, plus gênant peut-être, on entendrait Judith Waintraub sur un plateau de CNews : la mort de Nahel est instrumentalisée par un prof de banlieue qui veut faire.
Judith, imagine-toi à Aubervilliers, en salle B101 avec les 6e4. Les rideaux sont tirés pour qu’on voit mieux la toile de Rembrandt que tu vidéo-projettes. Du fond de la classe on entend : « Il y a un fantôme qui court dehors, en pyjama d’époque ». Puisse cette phrase d’enfant circuler sur CNews, et clore notre débat.
De fait, à chaque séance, les enfants ne parlent que de ça en découvrant le tableau. Avant même d’écrire et d’imaginer, iels voient et reconnaissent. Toustes. Iels éprouvent de façon uniforme une solidarité aveugle, immédiate et non réfléchie avec la petite morte qui défigure le portrait d’une milice.
Et si toutes les rédactions ne parlent que de ça, et uniquement de ça, c’est qu’une nécessité s’impose envers ce fantôme de gamine. Ça ne tient pas à de l’appauvrissement. Mais à du personnel et du social qui se conflagrent. Quelque chose s’énonce dans les interstices du fabuleux et du factuel : une sorte de devoir qui s’écrit 72 fois, un regard unanime sur une petite morte, et qui relèverait de la justice ou de la sororité.
Avery F. Gordon (qui n’est pas journaliste au Figaro) écrit quelque part : « La hantise, contrairement au traumatisme, présente la particularité de produire un « devoir faire ».
A partir de là, Camille, on pourrait se dire que l’enseignant hollandais ressemble aux enfants de Quatre-Chemins. Il n’est pas un simple « déséquilibré ». Quelque chose le hante. Littéralement. Et le Jésus qu’il lance n’est qu’un cache-misère : il n’est pas tant question de religion ici que de contradiction non résolue. Ce qui fonde ce tableau, ce à partir de quoi il se construit et qui aimante notre regard — cette tâche blanche d’une enfant — c’est aussi ce qui le troue. Ce qui nous fascine dans ce portrait de bourgeois en armes est une forme d’illisible en robe blanche, de l’infigurable haut comme trois pommes, et qui fuyant défait l’héroïsme des hallebardes, les arquebuses, la milice. La force d’attraction de cette image tient à ce qui l’annule.
En conséquence de quoi les coups de couteau de l’enseignant revêtent une certaine forme de logique : il est passé à l’acte, déchirant la toile « dans sa moitié inférieure » où court le fantôme, parce qu’il n’avait pas trouvé d’autres mots que Jésus. Il lui manquait des phrases pleines de trous qui laminent le vernis conservateur. Il n’avait pas du vocabulaire d’enfant pour rendre justice à la petite morte, alors il n’a rien trouvé d’autre qu’une lame en métal. Et la violence chrétienne de l’exorcisme.
Quand bien même cela aurait été le plus grand et le plus beau portrait de groupe d’une enfance à Quatre-Chemins, les 72 rédactions excèdent la taille d’une pièce jointe. Tu trouveras donc un simple échantillonnage qui se veut (aussi minime soit-il) le plus représentatif de l’ensemble. J’espère que tu ne m’en voudras pas trop. Et si l’envie te prend de faire la même chose dans les quartiers nord de Marseille, dis-moi ce que tes élèves ont vu. De telles rondes sont faites pour que ça tourne. Chaque enfant a la sienne, par laquelle il entre comme par effraction dans le monde des adultes, le faisant vaciller ou le trouant en dessinant une fuite, une danse incompréhensible. Il suffirait d’attendre le prochain meurtre de la police. Après tout, à Marseille aussi, des enfants brûlent des voitures quand des hommes en uniforme tuent l’un des leurs.
Porte-toi bien,
B.





