
Dans la mesure où « approcher l’histoire aide à se tenir dans le présent », nous publions jusqu’au 7 juillet, sous forme de feuilleton hebdomadaire, ce carnet d’enquête d’Éléonore Vinay-Léger avec Georges Gingouin, militant communiste et chef de maquis limousin durant la guerre. En voici la quatrième et dernière livraison.
1er juillet 2024
Toulouse
Dimanche j’ai passé la matinée à postuler à d’autres vies que la mienne et l’après-midi à tenter de rattraper mon retard ici. Chaque dimanche on se retrouve avec J. et P. Elle à Marseille, moi à Toulouse, lui en Italie. J’ai toujours cru que tout était collectif. Longtemps ça a été de la théorie. Alors travailler avec eux c’est quelque chose de précieux. Je suis allée prendre une douche, l’air sentait la sidération. Celles auxquelles s’être attendu n’aura sauvé de rien. J’ai marché jusqu’au bar. Les gens pleuraient. Pas parce qu’ielles y avaient cru mais parce qu’alors ielles ne pouvaient plus croire qu’ielles y croyaient. V. et ses potes ont enfourché leur vélo pour Arnaud B., je les y ai rejoints en métro. Dans les ruelles autour de Saint-Sernin j’ai reconnu G. Je lui ai demandé si ça tenait toujours pour le piquet de grève le lendemain. Et ça tenait. Ça n’est qu’après que m’est revenu qui elle est et d’où vient la confiance que m’inspire son regard. On a bu des bières dégueulasses et chères puis des canettes dans les chopes des bières chères et dégueulasses. J’ai rencontré A. qui s’intéresse au Mirail et lui ai posé le genre de questions pour lesquelles les gens qui ne m’aiment pas me détestent. Ai enjambé la Garonne avec J. qui m’avait pris un Vélouse. Ça sonne mieux que Vélib’, n’est-ce pas ? Ici tout sonne mieux. Un torrent de cailloux roule dans ton accent.

2 juillet 2024
Toulouse
Ancienne Porte Royale, Arnaud-Bernard a toujours été un quartier d’accueil. D’abord des Italiens puis des Espagnols fuyant le fascisme, ensuite pour l’immigration maghrébine. Espace central et marginal, le quartier a longtemps été zone tampon entre ville et ruralité. C’est face à la volonté déjà de lisser tout ça que les repas de quartiers y ont été inventés en 1991. En 2009, avec comme prétexte d’endiguer le commerce parallèle de cigarettes, les bancs de la place sont démontés. C’est l’année où je suis arrivée et je ne me souviens pas les avoir connus. Je me rappelle en revanche le sourire des vendeurs à la sauvette. Comme la majeure partie des jeunes pousses replantées après une coupe rase ne prend pas, les commerces soutenus par la Mairie pour « décommunautariser » sont nombreux à fermer. Le quartier renâcle. Au printemps a été annoncée l’édification d’une pergola pour l’année prochaine. Je rêve à un feu de joie.

3 juillet 2024
Toulouse
Hier j’ai fait une insomnie d’aujourd’hui. À 9h on était sur le piquet avec V. Tout le monde était dans cette tension propre aux luttes, entre fatigue et joie. A. et G. avaient ramené un drap dont faire une banderole. On a rigolé de ce qu’il y avait de la dentelle, et finir en calicot c’est sûrement le meilleur destin qu’on puisse donner à un trousseau. V. est parti travailler et je suis allée chercher une échelle avec A. et G. G. est montée d’un côté de la rue, puis moi de l’autre. Je suis restée perchée un moment, arrimant la ficelle à une gouttière, redescendant j’ai pu dire que je n’avais plus le vertige. On a ramené l’échelle, je suis rentrée. J’ai essayé de me reposer mais c’est la chose dont je suis le moins capable quand je suis fatiguée, alors j’ai fini par sortir. J’ai été me faire épiler. Ce que je préfère avec les esthéticiennes comme avec le reste du monde c’est les faire parler. Celle d’hier achevait son apprentissage. S’installerait bientôt à Cahors où son compagnon vit. Le matin elle était payée à partir de l’ouverture à 9h30 mais devait arriver à 9h pour mettre la cire en chauffe. Considérait ses retards chroniques comme un juste retour des choses. Ne savait pas s’il existait au sein de l’entreprise des syndicats. N’avait pas pris de vacances depuis un an, ça n’arrangeait pas sa patronne. Était fatiguée. Aujourd’hui pour être sûr de me comprendre, T. a reformulé chacune de mes affirmations comme si j’étais un sujet de philosophie. Plus qu’être entendue, être écoutée importe.

4 juillet 2024
Fontenay-sous-Bois
Ce soir je suis allée au meeting de May, il y avait Philippe Martinez. Il y avait surtout T. T. était inspectrice du travail. Quand en 1998 nos parents ont été requis par le mouvement de la Seine-Saint-Denis, on vivait chez T. et on allait à l’école aves ses enfants. Un matin on a regardé notre maman au journal télévisé. On lui avait mis du gloss alors ça n’était pas vraiment elle. J’avais neuf ans et elle me disait, quand un journaliste pose une question, tu réponds d’abord ce que tu as à dire et ensuite ce qu’il a demandé. T. me parle avec émotion de cette période. Dit que ça a été important. Je dis fondateur. L’autre jour quand T. est montée dans le RER une femme a dit : Vivement qu’on nous débarrasse de tous ces bicots. Personne n’a réagi. De l’écrire j’en ai froid dans le dos. N’en déplaise à cette raclure, T. a grandi en Dordogne. Elle dit il y avait Limoges et Bordeaux, c’était la mort, la vraie ville c’était Toulouse.

5 juillet 2024
Fontenay-sous-Bois
Comme je n’ai pas tenu ma promesse voici de quoi vous repaître de Georges : ici. Hier Damien Maudet, député sortant de ma circonscription limousine a appelé à rassemblement au Mont Gargan. Ces jours-ci le souvenir de la Résistance est plus vivant que jamais. La mémoire sort du devoir pour faire nécessité.

6 juillet 2024
Fontenay-sous-Bois
Dans la famille on est plutôt diserts. Je rentre avant minuit et échange avec mon père des impressions sur la séquence militante en cours, et les ramifications qui la lient aux précédentes. Il n’y a que de cette manière que je sais lui dire ce que j’ai vécu et combien il est dur de refaire confiance à des milieux qui ont rendu ton annihilation pensable. Ce matin j’ai fait des supersets, ça consiste à enchaîner plusieurs types d’entraînement sans repos, et recommencer. L’après-midi a été terrible. Les gens me parlaient du temps, mais moi du temps je n’ai plus rien à faire. Je leur en veux de se croire la solution quand ils sont le problème. Ce soir j’ai croisé P. au tabac, on est montés à la brasserie, où on m’a initiée au cornhole. Je me suis prise au jeu mais pas longtemps. Ce soir on a parlé de fascisme en jouant au tarot. Redescendant je me suis arrêtée au bar. Mon angoisse était toujours alerte alors T. m’a servi un mezcal. On a discuté des rapports ambigus qu’engendre le commerce, a fortiori de boissons. Maintenant comme une ado je suis tentée de croire qu’il est trop tard pour dormir.

7 juillet 2024
Intercités 3615 Toulouse – Uzerche
À 5h20 je me lève fraîche, dispose, et d’abord moins abattue qu’hier. C’est l’urticaire qui m’a réveillée. Chaque nuit payer le soleil de la veille. Hier j’ai été exubérante et je ne m’en veux pas. Je me demande si ça n’est pas précisément quand je commence à me sentir bien quelque part que je m’en vais. Ça ne serait pas un mal. Ce weekend les copains ne seront pas là, ils sont partis dans l’Aubrac. Je n’ai pas de nouvelles de S., ne m’en suis pas inquiétée, j’ai si bien intégré la perte. Ce matin me traverse l’idée qu’il aurait pu croiser les flics. Ou pire. Je me réveille dans un État raciste, où la notion de justice sociale est plus lointaine encore que quand je suis née. Ce matin je pars largement en avance. Sur le quai du RER je réalise que j’ai oublié mon carnet. Je remonte le chercher, sans savoir même si je me servirai du moindre de ces mots, mais est-ce que ça n’est pas ce qu’on fait tous les jours, des paris sur une capacité à réincarner ce qu’on était hier ? En arrivant à la gare de Lyon je pense à ce qu’elle était avant de devenir une vitrine cernée de caméras, d’encas prétentieux et de gadgets kawaï. Une envie cuisante d’attenter à du verre feuilleté me saisit. Je commande un matcha latte, le mec qui m’encaisse est d’humeur badine, je lui dis que ce pays me dégoûte, il dit que lui aussi, un peu, mais qu’il faut sourire. J’attends qu’il poursuive. Il dit sinon on déprime, et peut-être la vie est-elle une tautologie.

8 juillet 2024
Linards
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j’allume la radio. Je lance le café.

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